1 Palma il Giovane (Venise, 1548 1628). De l’Oratorio dei Crociferi à l’église de San Nicola dei Tolentini, une pietas à la gloire de Venise 1 Lucília Verdelho da Costa 2 I Palma il Giovane Un vieil homme nous regarde. Il est élégamment vêtu d’un col blanc qui illumine sa veste sombre et la barbe de son visage. Il délaisse la scène qui se déroule sous ses yeux et nous observe, la tête légèrement tendue vers la gauche. Occultant son corps, Santa Cecilia, vue de profil, la tête tournée en direction opposée, s’agenouille devant les cadavres de San Tiburzio et de San Valeriano, décapités et empilés l’un sur l’autre 3 . Plus loin, de dos vers le spectateur, un autre personnage tient un cierge, tandis que, derrière les deux cadavres mutilés, se placent deux serviteurs de la Sainte, s’apprêtant à les inhumer. Nous sommes à San Nicola da Tolentino, à Venise. L’église comprend trois chapelles disposées symétriquement des deux côtés de la nef, ainsi qu’une chapelle sur chaque bras du transept. Palma il Giovane y a réalisé un vaste cycle décoratif, le dernier, par son importance, de sa longue carrière. La Cappella dei Foscari se trouve du côté gauche juste avant le transept. Le tableau que nous avons décrit est dédié à sa commanditaire. En réalité, ce fut Cecilia Foscari qui a voulu ériger cette chapelle pour sa sépulture (même si, en fait, elle n’y aurait pas été inhumée), raison pour laquelle Palma il Giovane l’a représentée sous les traits de la Sainte homonyme. Il y a exécuté, en 1620, tous les panneaux qui la décorent, à l’exception du retable de l’autel, de la main de Camillo Procaccini (1551-1629). Le vieil homme qui nous regarde c’est Palma il Giovane lui-même. Il aura huit ans de vie après cette œuvre. Et, malgré son âge, ces années seront encore très fécondes. 1 Si nous avons pu écrire cet article, ce fut grâce à la visite privée que nous avons pu effectuer à l’Oratorio dei Crociferi, le 8 juillet 2022, après plusieurs démarches. Nous tenons à remercier l’organisme Gioielli Nascosti di Venezia, de la Fondazione Venezia, pour leur gentillesse et disponibilité. Nous tenons aussi à préciser que, par commodité, et parce que nous pensons ainsi cerner au plus près le sujet, nous conservons beaucoup de mots propres dans leur dénomination originelle en italien. Nous n’avons pas uniformisé, exprès, ces noms les laissant en italien ou en français selon le contexte. 2 Docteur en Histoire de l’Art, Universidade Nova de Lisboa. 3 Le Titien a représenté un cadavre mutilé, la tête posée par terre, dans la toile Davide e Golia ; elle appartient à la série des trois tableaux qui furent exécutés, en 1540-1548, pour la décoration du plafond de l’église de l’île de Santo Spirito, construite selon un projet de Sansovino ; en 1656, ces tableaux ont été placés au plafond de la sacristie de la Basilica della Salute, à Venezia. Ce sont des œuvres très puissantes, où le Titien traduit l’influence de Michel-Ange en « mouvements athlétiques et en raccourcis contournés » : voir DELL’ACQUA, Gian Alberto, Titien, Milano, Aldo Martello Editore, 1956, p. 80.