JEAN-NICOLAS ILLOUZ Université Paris VIII Rimbaud : Mémoire de l’idylle Réfléchissant sur la « fin de l’idylle » dans les poésies de Rimbaud, Emmanuelle Laurent 1 a su entendre, et faire entendre, dans une phrase du poème Enfance des Illuminations, une résonance particulière, qui rend vibrante, sur le timbre d’abord d’une nostalgie douloureuse, la crise du lyrisme romantique dans la modernité poétique : Que les oiseaux et les sources sont loin ! Le poème continue ainsi, sans plus, cette fois, aucune marque d’énonciation subjective : Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. L’enchaînement de ces deux phrases dit très exactement la ligne de crête où la poésie de Rimbaud semble trouver à la fois « [son] lieu et [sa] formule », – entre un « âge d’or » perdu du lyrisme, laissé en arrière et revêtu de l’aura spectrale que lui confère sa disparition, et un « en avant » catastrophique, – tandis que le poème lui-même, comme suspendu dans le vide entre un passé disparaissant et un avenir impossible, ne semble plus tenir que par la fulgurance avec laquelle il se produit dans le langage. Sur cette crête du poème, se rejoue d’une manière singulière la crise du lyrisme romantique dans la modernité poétique. Pour donner la mesure de cette crise, plusieurs approches sont possibles et gagnent à être combinées entre elles. La première met l’accent sur le moment Rimbaud dans l’histoire. La poésie est plus sensible qu’on ne le croit parfois aux bruits du temps et elle a en réalité une capacité particulière à témoigner, en les rendant poignantes, des aspirations et des violences des hommes dans l’histoire. Nul doute que, chez Rimbaud, les traumatismes liés à la guerre de 1870 puis à l’écrasement de la Commune rendent impossible la restauration (sous le signe du Parnasse) de l’ancien lyrisme, et que certaines utopies sociales anarchisantes, issues de la Commune ou venues d’échos plus lointains de doctrines humanitaires romantiques, accompagnent la recherche, de plus en plus radicale, de nouvelles voies poétiques. La seconde approche touche au nœud le plus évident du lyrisme romantique qui accordait, jadis dans une belle harmonie, le sujet, le monde et la langue. Ce nœud se défait dans les poèmes de Rimbaud : le sujet, clivé en multiples voix ou se découvrant « autre » sur la scène du texte, se mure en lui-même sans autre altérité que celle de ses propres fantasmagories ; la Nature, si elle redevient en un sens le lieu privilégié de la poésie rimbaldienne (à la différence notamment de la modernité baudelairienne), revient dans les poèmes sur un mode paradoxal, qui l’absente ou qui l’altère, en vouant le sujet, coupé de l’immédiateté sensible du monde, à une « soif » inextinguible ; la langue enfin, privée du substrat ontologique que lui conférait le romantisme, perd cette transparence idéale qui faisait d’elle à la fois le reflet et la vibration du monde et de l’âme : l’obscurité n’est plus alors l’indice d’un « mystère » transcendant que la poésie recueille, mais la marque d’un jeu institué par le texte seul, qui pluralise le sens, au risque de l’abîmer dans le non-sens. Une troisième approche consiste à envisager l’art de Rimbaud 2 en rapportant son œuvre à la conscience qu’il a de son travail d’écrivain et à la connaissance qu’il a de la tradition des 1 Emmanuelle Laurent, « “Que les oiseaux et les sources sont loin !” ou la “fin de l'Idylle” dans les Derniers vers », in Sergio Sacchi (sous la direction de), Rimbaud : le poème en prose et la traduction poétique, Tübingen, Gunter Narr, 1988, p. 75-86. 2 Michel Murat, L’Art de Rimbaud, Corti, 2002.