Une relecture des Pensées diverses de Bayle Je propose d'abord deux remarques qui pourront servir de propos méthodologiques: Premièrement, Bayle construit toujours des arguments ad hominem: c'est pour cela que sa propre pensée est si difficile à saisir et pour cela également qu'on le soupçonne souvent de ne pas prendre position, de s'en tenir à une position neutre ou “sceptique”; mais il n'est certainement pas pyrrhonien; il est rationaliste sur les axiomes de la logique, sur les premiers principes de la logique et de la morale – et sur les conséquences qu'on peut légitimement en tirer. D'où vient donc la difficulté ? C'est qu'il faut chaque fois déduire le cadre de son débat à partir de la logique de son argumentation. Quelles sont les données du débat ? Quel est le dato non concesso ? Dans les Eclaircissements du Dictionnaire, il affirme sans ambiguïté la foi “fidéiste” – la “folie” de la croix”: faut-il prendre cette profession de foi pour argent comptant ? N'est-elle pas dirigée contre les apologistes rationalistes (tels que Jaquelot) qui croient pouvoir démontrer l'existence de Dieu par la raison ? C'est sa façon de dire qu'il n'existe pas de démonstration: si on croit à l'existence de Dieu, c'est contre toute logique; c'est une façon de dire: pour croire, il faudrait être pyrrhonien, faire fi de toute logique, renier les premiers principes de la morale – façon donc aussi de préciser la nature de la foi – et non pas de sa foi. Il faut nécessairement opter entre la philosophie et l’évangile : si vous ne voulez rien croire que ce qui est évident et conforme aux notions communes, prenez la philosophie et quittez le christianisme ; si vous voulez croire les mystères incompréhensibles de la religion, prenez le christianisme, et quittez la philosophie ; car de posséder ensemble l’évidence et l’incompréhensibilité, c’est ce qui ne se peut, la combinaison des deux choses n’est guère plus impossible que la combinaison des commodités de la figure carrée et de la figure ronde. (« Éclaircissement sur les Pyrrhoniens », p. 644) C'est un refus net de la doctrine de la “double vérité” et une affirmation forte et audacieuse (à cette époque) de l'incompatibilité de la foi et des premiers principes de la logique et de la morale. Pour saisir le sens de son argumentation, il faut donc toujours chercher à identifier l'interlocuteur. Le deuxième point découle du premier: il a la méchante habitude de taire les objections possibles (ses propres objections philosophiques) à l'argumentation qu'il propose dans un cadre donné: il insiste sur la cohérence de l'argumentation du personnage qu'il joue (un catholique qui s'adresse à un Dr. de Sorbonne dans les PDC; un quaker/anabaptiste [Jean