Le poids de l’histoire des sciences et l’hégémonie occidentale en préhistoire : un rapport d’étape The Weight of the History of Science and Western Hegemony in Prehistory: A Progress Report Résumé : L’Asie du Sud-Est – une des premières aires géographiques pour lesquelles ont été relatées des découvertes préhistoriques, en l’occurrence dès les années 1870 par É. Cartailhac est un emblème parmi de nombreux autres des hiatus, des lacunes et des absences de la recherche préhistorique. Le manque de données, la négation de certains faits ou l’ignorance de régions entières interpellent nos modalités de compréhension de la préhistoire et de l’évolution des sociétés anciennes et, à tout le moins, nous invitent à changer de paradigme. Après plusieurs autres avant nous, prenons conscience de l’existant (des existants) dans le grand puzzle mondial de la préhistoire et tentons de remédier à nos lacunes. Pour autant, il faut avoir conscience du poids de l’histoire sur ces préhistoires et de ses infuences. En effet, il existe encore des pans entiers de connaissance, tels que ceux de la préhistoire « ex-soviétique » ou des données innombrables en Chine ou en Inde, qui ne sont pas encore connus ou partagés. Tout un univers existe également dans le monde malais presque exclusivement publié en circuit fermé en bahasa. L’archéologie amazonienne, mais également celle de l’Afrique équatoriale, remet désormais en cause notre ancienne vision d’une forêt primaire, hostile et impénétrable puisque les humains l’ont aménagée et exploitée il y a déjà plusieurs millénaires. La préhistoire américaine aspire à se libérer du poids du Nord et revendique une plus grande antériorité d’occupation que celle autorisée. La question de l’humain moderne a longtemps été éclipsée par d’autres recherches en Afrique, mais en même temps que les cultures matérielles y sont mieux défnies, que la chronologie progresse et que de nouveaux outils scientifques sont mobilisés l’avènement de la « modernité » 30 000 ans avant l’Europe devient un fait accepté. Ainsi, l’histoire de la préhistoire est scandée par de nouveaux centres d’intérêt alimentés par des innovations et par l’intégration de données issues de terrains « exotiques ». Nouvelles données et ouverture sont le moyen d’écrire une Préhistoire du monde qui mobilise toutes les préhistoires des mondes. Les poids et les lacunes résultent-ils d’un atavisme ? Sont-ils le signe d’une imprégnation occidentale de longue durée ? L’avènement progressif de la préhistoire en Europe en même temps qu’apparaît, se développe et s’exporte la révolution industrielle pose la question d’une préhistoire consubstantielle au colonialisme. Différentes écoles de pensée, différentes pratiques, dont certaines nationalistes, colonialistes et/ou impérialistes, ont marqué la préhistoire. On peut cependant tout autant s’interroger sur la pertinence d’avoir ou non des pratiques harmonisées de la préhistoire sur l’ensemble du globe, fussent-elles européennes, dans la mesure où elles permettraient un décryptage cohérent et universel. La grille de lecture ne doit pas être une prison. De même se pose encore la question de comment gérer la validité ou non du comparatisme ethnographique intrinsèquement lié à l’écriture primale de la préhistoire. Ce qui importe, c’est d’identifer les fltres et de corriger les travers dus à nos pratiques, mais surtout de combler nos ignorances réciproques. Mots-clés : eurocentrisme, histoire des sciences, archéologie, préhistoire, paléontologie, paléoanthropologie. Abstract : One of the frst geographical areas to have reported prehistoric discoveries, as early as the 1870s with É. Cartailhac, South- east Asia is an emblem among many others of the hiatuses, gaps and absences of prehistoric research. The lack of suffcient data, the denial of certain facts or the ignorance of entire regions challenge our ways of understanding prehistory and the evolution of ancient Valéry Zeitoun et Hubert Forestier Hiatus, lacunes et absences : identifer et interpréter les vides archéologiques Hiatus, lacuna and absences: identifying and interpreting archaeological gaps Actes du 29 e Congrès préhistorique de France 31 mai-4 juin 2021 Toulouse Le poids de l’histoire des sciences et l’hégémonie européenne en préhistoire Session publiée sous la direction de H. Forestier et V. Zeitoun Paris, Société préhistorique française, 2023 p. 1-12