Marie-Christine Bordeaux La médiation culturelle : des dispositifs et des modèles toujours en tension L’Observatoire, n°51, hiver 2018, p. 5-8 Dernière version auteur avant publication Le terme de médiation, employé au singulier, renvoie implicitement à l’illusion d’une catégorie homogène, aussi bien dans le monde professionnel que dans celui de la recherche. Or, il n’en est rien, comme l’indique notamment l’étude de Nicolas Aubouin, Frédéric Kletz et Olivier Lenay, Entre continent et archipel. Les configurations professionnelles de la médiation culturelle , publiée par le ministère de la Culture (DEPS) en 2009. Cette étude indique que la médiation s’est aujourd'hui largement diffusée et peut même être considérée comme banalisée dans le secteur culturel, mais sur la base de métiers mal définis et dans des configurations professionnelles éclatées. Il en est de même du côté de la recherche, notamment française : aucune définition véritablement partagée n’a émergé du travail théorique mené depuis les années 1990 notamment en information-communication, sociologie de l’art et de la culture, esthétique et sciences politiques. En revanche, autour de la médiation culturelle, s’est construit un champ de recherche remarquablement fécond où se croisent ces disciplines qui ont toutes pour objet la circulation, la transmission et l’appropriation des contenus et des représentations. Certains acteurs de la culture se sortent de cette difficulté en mettant à distance la notion tout en mettant en pratique ce qu’elle recouvre, dans toute sa diversité : accueil des publics, éducation, participation, diversité, travail avec le champ social, actions hors les murs, démarches participatives, etc. « L’exigence artistique se conjugue avec l’exigence relationnelle », comme le résume assez bien le manifeste publié en 2014 par Onestuncertainnombre 1 , collectif d’acteurs engagés dans une réflexion sur le devenir des politiques culturelles. Ce collectif définit en ces termes le cadre dans lequel celles-ci doivent être non seulement mises en pratique, mais repensées : « De nouveaux enjeux se dessinent pour notre société : nécessité d’un développement soutenable, aspiration à une participation plus active des citoyens à la vie et aux décisions publiques, urgence d’agir contre la persistance et le renforcement des inégalités, maintien du lien entre les générations, devenir des territoires délaissés. Le monde culturel doit s’emparer de ces questions pour en faire des aires de cré ation, de réflexion, de confrontation et de partage de pratiques artistiques et démocratiques ». De leur côté, les chercheurs utilisent avec prudence un terme déjà pourvu d’un sens dans le langage courant, pour ne pas tomber dans l’écueil d’une simple reformulation en langage savant, qui pourrait laisser penser qu’il existerait une sorte de matrice commune à la diversité des actions évoquées précédemment. Ils l’utilisent alors au pluriel, comme le font les chercheurs du CREM - Centre de recherche sur les médiations de l’université de Lorraine, dont le projet scientifique actuel est de « comprendre et analyser ce qui “fait public” autour du triptyque individu/communauté/masse ». Ou bien ils le font avec parcimonie, comme c’est le cas de la plupart des auteurs publiés dans la revue Culture & Musées, qui ouvre depuis plus de vingt ans un espace éditorial aux recherches sur les publics, les institutions et les médiations de la culture ; pour le dire autrement, sur ce qui met en prise institutions, producteurs et publics. Ou encore, ils abordent de front le concept de médiation, comme le font François Mairesse, Serge Chaumier 2 et Serge Saada 3 , en intégrant toute la diversité des pratiques sociales et des dispositifs qui s’y réfèrent, explicitement ou implicitement. Le modèle implicite de la médiation muséale 1 http://www.pronomades.org/On-est-un-certain-nombre 2 Serge Chaumier, François Mairesse. La médiation culturelle. Armand Colin, 2013 (nouvelle édition 2017) 3 Serge Saada, Et si on partageait la culture ? Essai sur la médiation culturelle et le potentiel du spectateur , Éditions de l'Attribut, coll. « La culture en questions », 2011