Anthony Pym Lecture de la frontière spartiate Post-print of : Pym, A. (1986). Lecture de la frontière Spartiate, Noesis, 3, 46-54. Comment pourrions-nous vivre ici, quitter notre pays, nos lois et les hommes pour qui nous avons entrepris, volontairement, un aussi long voyage dans l’intention de mourir pour eux ? Ici sur la frontière entre l’acquis et l’exil, au seuil d’une extranéité permanente, les paroles de deux Spartiates nous renvoient au conflit de toute frontière. Vaincus, invités à demeurer chez le Satrape persan, les voyageurs donnent à celui-ci une réponse dont la fierté, logique mais aussi perverse, a retenu l’attention de plus d’un penseur. Pour Jacobi, l’appel des Spartiates à leur propre culture ne saurait que compromettre leur liberté en tant qu’individus : « ils font appel seulement à des choses matérielles et à leur attachement à ces choses ». 1 Hegel, bien sûr, fut en plein désaccord. Pour lui, les Spartiates avaient toutes les raisons de se vanter de leur identité culturelle, car « Jacobi donne à ce qu’il y a de plus vivant, à la patrie, au peuple, aux lois, le nom de choses ... ». 2 Et les sociétés, les attachements culturels, devraient être avant tout vivants. On pourrait sans doute s’étonner que ces paroles prononcées sur la frontière se soient ainsi inscrites dans une discussion sur la nature des ensembles sociaux. Ce débat est d’ailleurs toujours en cours. D’un côté, Durkheim a fondé la sociologie moderne en reprenant justement la réification rejetée par Hegel : sa première règle méthodologique, n’était-elle pas qu’ « il faut considérer les faits sociaux comme des choses » 3 ? D’un autre côté, E.P. Thompson a fait parler une ouvrière anglaise qui, répondant à une sociologie plus moderne encore, a déclaré, de façon bien spartiate : « Je ne suis pas une espèce de CHOSE! ». 4 Puis, plus proche de Hegel, Lukács s’est servi des Spartiates pour souligner que les faits sociaux sont à la fois objectifs et vivants, rationnels et individuels, car « à la beauté éthique il faut les deux aspects ». 5 De même, Tertulian a cité l’anecdote spartiate afin de défendre Hegel contre des critiques adorniennes : « l’idée hégélienne du ‘tout’ ne semble pas exclure ici le caractère ouvert de la totalité ». 6 [47] Voilà donc que nos citations en reviennent à une question de frontières, remettant en cause la fermeture apparente de ces ensembles—sociétés, cultures qu’on prétend séparer par des lignes. On dit que toute société est vivante, ouverte et donc à frontières floues. Mais comment décrire alors les lignes qui continuent à faire, sur le terrain, leur travail de démarcation ? Voici Hegel encore plus proche de l’« ouverture » spartiate: Est-ce qu’on ne voit ici que la subjectivité de l’expérience, du sentiment, d’un attachement ? C’est justement pour exprimer leur dédain du Satrape que les Spartiates 1 G. W. F. Hegel: Erste Druckschriften, in Werke II, Francfort, Suhrkamp, 1970, p. 386. 2 Ibid. 3 E. Durkheim: Les règles de la méthode sociologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1973, p. 15. 4 E. P. Thompson: The Poverty of Theory, New-York, Monthly Review Press, 1978, p. 152. 5 G. Lukács: Le jeune Hegel. Tome 2. Paris, Gallimard, 1981, p. 21. 6 N. Tertulian , « Appunti su Lukács, Adorno e 1a filosofia tedesca », in Almàsi et al.: Il marxismo della maturità di Lukács, Naples, Prismi, 1983, p. 207.