ASSIMILATION, MODERNITÉ, IDENTITÉ : DANS L’ÉTAU THÉOLOGICO-POLITIQUE SELON LÉO STRAUSS ET EMMANUEL LEVINAS [L]e juif est l’entrée même de l’événement religieux dans le monde ; mieux encore, il est l’impossibilité d’un monde sans religion. Emmanuel Levinas, Être juif Qu’est-ce qu’une interrogation en apparence particulière et conjonctu- relle (voire moralement douteuse), comme ce qu’on a appelé la « question juive », peut nous enseigner d’universel, en contribuant même à une phéno- ménologie de la connaissance ? Cette question apparaît comme un scandale pour la raison, et pour les régimes modernes politiquement libéraux, bâtis sur l’indifférenciation – c’est-à-dire la non-discrimination – de l’homme en tant qu’homme, elle renvoie en son concept vers une discrimination au sens propre, distinguant les Juifs comme objet soit d’élection et donc de privi- lège, soit de persécution (ce qui n’est pas non plus incompatible avec l’élec- tion). C’est ce caractère apparemment exceptionnel qui « pose problème » à une raison qui n’en voit pas de justification, refusant à la fois les catégories d’élection et de discrimination. Le « problème juif » – rien que cette expression semble indiquer une intolérance fondamentale : pourquoi les Juifs, et eux seuls, seraient-ils un « problème » 1 ? Et voir la permanence même de ce prétendu « problème » à travers les époques et les évolutions théologico-politiques (sa persistance après la déchristianisation de la société occidentale, par exemple) comme une preuve de sa pertinence, ne serait-ce qu’une façon de légitimer cette attitude foncièrement intolérante ? Rappelons la célèbre boutade souvent attribuée à Raymond Aron : A dit à B, « lors de la prochaine guerre, ce 1. Selon Hannah Arendt, avec la sécularisation et la désintégration de l’identité reli- gieuse, l’identité juive perdure non plus tant grâce à la catégorie théologique de l’élection, mais à cause de la permanence de la persécution (H. Arendt, Sur l’antisémitisme [1951], trad. fr. M. Pouteau, Paris, Calmann-Lévy, 2002, p. 25-29). La question même de la préten- due permanence de cette question a été l’objet d’intenses controverses et de nombreuses analyses. La thèse de la permanence de la haine antijuive a pu être à la fois comprise comme un élément d’argumentaire antisémite (voir G. Erner, Expliquer l’antisémitisme, préface P.- A. Taguieff, Paris, Puf, 2005, p. 23-28) et comme un élément central de l’historiographie juive et anti-antisémite (par exemple B. Lazare, L’Antisémitisme. Son histoire et ses causes, Paris, Chailley, 1894 ; ou B. Lewis, Sémites et antisémites, trad. fr. J. Carnaud, J. Lahana, Paris, Fayard, 1987). Les Études philosophiques,n o 1/2023, p. 33-52 Pixellence - 09-12-22 10:46:20 - (c) Humensis RE0334 U000 - Oasys 19.00x - Page 33 - E1 Les Etudes Philosophiques - 2023 - 1 - Dynamic layout 0 × 0