1 Daniel Beunza, Taking the Floor. Models, Morals, and Management in a Wall Street Trading Room, Princeton, Princeton University Press, 2019, 344 p. Au cours des vingt dernières années, Daniel Beunza est devenu l’un des auteurs les plus actifs des Social Studies of Finance. Formé en école de commerce, il a importé dans ce courant de recherche certaines problématiques de management, tout en imprégnant ses propres travaux des thématiques « STS » qui y dominent. En témoignent les deux ambitions qui traversent ce premier ouvrage : évaluer d’une part la qualité du manager de la salle de marché étudiée, et d’autre part rendre compte de l’impact de l’utilisation de modèles sur la moralité du comportement des traders. Empruntant largement au style narratif du carnet de terrain, ce livre entend apporter des éléments de réponse à ces deux questions à partir d’observations et d’entretiens avec des acteurs financiers rencontrés à New York entre 1999 et 2015. En prélude, D. Beunza situe sa thèse par rapport à la littérature scientifique existante : l’enjeu principal de son ouvrage est denrichir les Social Studies of Finance des réflexions sur la moralité qui caractérisaient les travaux pionniers de sociologie économique 1 . À cette fin, il relate son expérience de terrain révélant certains effets pervers de l’usage de modèles en salle de marché (chapitres 2 à 7), puis mobilise des entretiens plus récents avec les mêmes acteurs pour dégager des stratégies managériales permettant de contrer ces effets (chapitres 8 à 13). Dans la première partie de l’ouvrage, l’auteur restitue son travail ethnographique, de la négociation de son accès au terrain en septembre 1999 à son départ de celui-ci en mai 2003. À travers le récit de ses rencontres avec différents acteurs financiers, il nous plonge au cœur d’une salle de marché spécialisée en « dérivés actions » 2 d’une banque multinationale. En exposant en détails sa propre démarche de recherche (jusqu’au lieu où il retranscrit ses notes), il nous met également et surtout dans sa peau. Ainsi D. Beunza rencontre-t-il d’abord Bob, le manager de la salle, dont les astuces pour favoriser le partage d’informations entre traders (comme installer un tableau blanc au centre de la salle) le fascinent : « la compréhension de Bob de la complexité de la motivation humaine apparaît clairement dans son approche pour promouvoir la collaboration entre les desks » [p. 53]. Il discute ensuite avec deux traders, Todd et Max, dont il relève la réflexivité dans l’usage des modèles : le premier, « arbitragiste statistique » 3 , tempère les prises de position de l’algorithme en fonction des informations circulant dans la salle, tandis que le second, « arbitragiste de fusions » 4 , mobilise un modèle pour saisir la probabilité de fusion estimée par les concurrents (la « probabilité implicite »). Enfin, l’auteur échange avec Lewis, un risk manager, qui lui fait réaliser que la délégation de 1 D. Beunza renvoie en particulier à l’ouvrage de Mitchel Abolafia (1996), Making markets. Opportunism and restraint on Wall Street, Cambridge, Harvard University Press. 2 Un dérivé action (equity derivative) est un produit financier dont la valeur dépend d’une action sous-jacente (par exemple une option sur l’action Total). Par extension, une salle « dérivés actions » peut s’occuper d’autres opérations impliquant indirectement une action, comme l’arbitrage de fusions ou statistique (voir notes 3 et 4). 3 L’arbitrage statistique vise à profiter de petites déviations de prix par rapport à des régularités statistiques constatées (par exemple les prix d’actions d’entreprises d’un même secteur tendant à être corrélés, il peut être avantageux de profiter d’un « retard d’ajustement » si le prix d’une action d’un secteur haussier n’a pas encore augmenté). 4 L’arbitrage de fusions vise à profiter de l’écart de prix entre les actions d’entreprises qui pourraient fusionner.