Plongée ethnographique dans un club de boxe d’un ghetto de Chicago Éric Marlière Recensé : Loïc Wacquant, Voyage au pays des boxeurs. Woodlawn boys club, Paris, La Découverte, 2022, 256 p. Jeune sociologue, Loïc Wacquant a enquêté dans un club de boxe du ghetto de Chicago à la fin des années 1980. Il montrait que les boxeurs se protègent de la rue et de ses dangers en exposant leurs corps aux coups. Son dernier livre nous plonge dans les archives et les photos de cette enquête qui a fait date. Cet ouvrage sur la boxe est particulièrement original, puisqu’il comprend de nombreuses photos du temps où son auteur, alors étudiant en sociologie à l’Université de Chicago, explorait le ghetto de Woodlawn. À travers cette plongée ethnographique de trois ans dans un gym (1988-1991), Loïc Wacquant s’était donné pour objectif d’appréhender de l’intérieur et par la pratique l’univers de la boxe, notamment ses enjeux corporels et moraux pour les boxeurs, mais aussi d’étudier le fonctionnement interne du ghetto. Son enquête avait déjà donné lieu à différentes publications (voir notamment Wacquant 2000). Plus de trente ans plus tard, ce nouveau livre comprend des extraits du journal de terrain tenu par l’auteur et une cinquantaine de photos en noir et blanc qu’il a prises lui- même des boxeurs et entraîneurs. Échapper à l’emprise du ghetto ? C’est dans la perspective d’étudier les ghettos de l’Amérique post-fordiste et post-keynésienne que Loïc Wacquant s’inscrit à l’été 1988 dans une salle de boxe de Woodlawn, un quartier populaire de Chicago. Pour le sociologue français, les ghettos noirs états-uniens ne sont en effet pas des espaces sociaux « désorganisés » caractérisés par le manque, la carence et l’absence (p. 10). Woodlawn concentre une vie sociale intense, codifiée selon les pratiques agonistiques des classes populaires et les normes strictes de survie en contexte postindustriel : une méfiance généralisée envers les institutions, une micro-solidarité entre voisins et une forme contradictoire de bienveillance/répulsion pour les bandes de jeunes du quartier (dont les gangs). Le ghetto est « lunaire », « lugubre » et « périlleux » (p. 44) : ces trois adjectifs résument les conséquences des restructurations socioéconomiques qui ont ébranlé les quartiers ouvriers des villes américaines, avec le départ des classes populaires blanches stabilisées vers d’autres territoires, la dégradation économique des conditions de vie des résidents, un relatif abandon des services publics et le développement d’activités criminelles de survie. Voilà pourquoi s’intéresser à une salle de boxe est loin d’être fortuit, dans un contexte où les jeunes hommes noirs sont confrontés au chômage, à la précarité de l’existence et au désœuvrement : la boxe paraît dans ces conditions « offrir un bouclier contre les dangers de la rue, un antidote au fléau de la drogue, qui est partout, un garde-fou contre les dérives qui mènent en prison ou six pieds sous terre, et, pourtant, un projet d’élévation de soi » (p. 47). Le boxeur professionnel suscite en effet l’admiration de son entourage en ce qu’il transcende les valeurs masculines du ghetto. La boxe est aussi une activité glamour, car elle s’inscrit pour les 1