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Table ronde
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Archives de Pédiatrie 2012;19:2-3
Une douleur inhabituelle chez l’enfant :
que faire ?
Correspondance :
e-mail : daniel.annequin@trs.aphp.fr
D
es enfants et le plus souvent des adolescents [1] peuvent
présenter des épisodes douloureux prolongés, un cer-
tain nombre d’entre eux vont développer des tableaux
beaucoup plus sévères : les comportements, les pensées, la vie
est centrée sur la douleur. Les activités diminuent, l’invalidité, le
repli social augmentent. Un absentéisme scolaire massif s’ins-
talle. Une spirale infernale d’aggravation, de renforcement de
la douleur se met en place. Les principales localisations [2] sont
les céphalées chroniques, les douleurs abdominales, les douleurs
des membres (souvent inférieurs), le rachis, les douleurs diffuses.
Les bilans somatiques sont négatifs.
1. Des médecins mal préparés
pour répondre aux douleurs inexpliquées
C’est psycho somatique, c’est fonctionnel, tout est normal, ce n’est
rien et plus rarement je ne sais pas… sont les phrases souvent
utilisées par les praticiens démunis face à ces « énigmes » ; Ce
peut être aussi : il n’y a rien, c’est dans la tête, c’est psy, c’est de
l’hystérie, de la comédie, de la simulation, je ne peux rien y faire.
Ces tableaux cliniques peuvent se comprendre de plusieurs
façons :
• la notion de « plainte douloureuse » implique une modalité
relationnelle, un symptôme qui doit être intégré dans les interac-
tions familiales et scolaires ;
• le terme « somatisation » signifie l’expression somatique d’un
trouble ou d’une difficulté psychologique ; la part psychogène y
apparaît majeure et déterminante ;
• l’appellation « douleur chronique » est plus descriptive, elle se
définit par une durée de plus de 3 mois, l’absence de lésion identi-
fiée ou une lésion trop modeste ou disparue ou disproportionnée
par rapport aux symptômes ; elle résiste aux traitements habi-
tuels, elle envahit massivement la vie de l’enfant et des parents [3].
2. Les pièges
Les « faux négatifs » doivent inciter le clinicien à rester vigilant,
mais pour déterminer une stratégie thérapeutique cohérente,
il faut savoir à un moment trancher et opter clairement pour le
« non organique ». Ces tableaux vont donner lieu à des explora-
tions sans fin d’autant plus que les médecins consultés mettent
l’hypothèse « somatisation » en toute fin de liste des diagnostics
différentiels et que les parents ou les adolescents réfutent toute
part « psy » dans la genèse des troubles.
« C’est la douleur qui me déprime et pas l’inverse » nous
déclarent régulièrement ces adolescents. Derrière ce refus se
retrouvent plusieurs types d’explication notamment : « je suis
responsable de ce qui m’arrive » « on va penser que je fais du
cinéma », « je suis fou ». Le terrain peut être « miné » : il est
impossible de parler, de verbaliser (secrets de famille, alcool
parental, suicide, abus sexuel, homosexualité…).
3. La dépression
Parmi les douleurs « inexpliquées, se retrouvent très souvent des
tableaux où les éléments dépressifs sont déterminants [4-6].
Plusieurs études chez l’adulte, ont bien montré les liens entre la
fréquence, l’intensité des points douloureux musculaires et la
comorbidité anxio-dépressive [7].
L’adolescent exprime plus facilement son « mal être » avec son
corps, la sémiologie du douloureux chronique est souvent super-
posable à celle de la dépression : fatigue matinale, absentéisme
scolaire, pensées « catastrophistes », repli social (jeux en ligne…),
troubles du sommeil.
4. Les pièges des « faux positifs »
Les phénomènes de somatisation peuvent également survenir
dans le cadre d’une authentique pathologie somatique présente
ou ancienne ce qui va largement compliquer la démarche
diagnostique. Les pathologies lourdes chroniques avec multi
hospitalisations (maladie rare, maladie maligne, séquelles de
pathologie néonatale lourde…) exposent les enfants et leurs
familles à des phénomènes de stress continu qui sont un terrain
idéal pour développer une somatisation.
L’imagerie faussement positive : sinus maxillaire épaissi, bouché,
découverte d’un kyste arachnoïdien vont masquer le diagnostic
de maladie migraineuse [8].
Douleur inexpliquée chez l’enfant :
somatisation ?
D. Annequin
Unité Fonctionnelle de lutte contre la douleur, AP-HP, Hôpital d’enfants
Armand Trousseau, 75012 Paris, France