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« L’Archipel du Goulag » : trois
tomes qui ont ébranlé
le communisme
Publié: 28 décembre 2023, 18:09 CET
Il y a exactement cinquante ans, fin décembre 1973, un livre
paraissait en russe à Paris : L’Archipel du Goulag, d’Alexandre
Soljénitsyne.
Publié en traduction dans de nombreux pays occidentaux dès
mai 1974, vendu en France à 600 000 exemplaires en moins de
trois mois, ce premier tome a été suivi de deux autres.
Peu de livres au XX
e
siècle auront eu un tel impact politique.
Alexandre Soljénitsyne, écrivain et ancien détenu
du Goulag
Né le 11 décembre 1918, Alexandre
Soljénitsyne est le produit de
l’éducation soviétique de son temps.
Enseignant, il participe comme
officier à la Seconde Guerre
mondiale et est décoré pour
bravoure en 1943.
Le 9 février 1945, il est arrêté pour
avoir critiqué Staline dans une lettre
privée. Suivront huit ans de camp –
pendant lesquels il trouve la foi –, un
cancer et le début d’une relégation
au Kazakhstan qui est abrégée par la
mort de Staline : réhabilité en 1956,
Soljénitsyne peut retourner en République socialiste fédérative
soviétique de Russie (RSFSR).
Déterminé à témoigner, il écrit sur
les camps, mais cache ses œuvres,
attendant le moment de les montrer.
Le dégel officialisé par Nikita
Khrouchtchev lui en fournira
l’occasion. Son premier texte publié,
Une Journée d’Ivan Dénissovitch, paraît
en novembre 1962 dans la revue
Novyï Mir, avec l’autorisation
personnelle de Khrouchtchev, et
porte déjà sur les camps : l’écrivain y raconte une journée dans la
vie d’un « zek », un prisonnier ordinaire, et démontre ainsi que,
contrairement aux allégations de Khrouchtchev en 1956, les
répressions n’ont pas touché que des communistes. Ce récit est lu
par des millions de Soviétiques et permet à ses lecteurs
occidentaux de saisir la réalité des purges staliniennes. C’est
pourquoi la publication de textes sur les camps est presque
aussitôt interdite en URSS.
Soljénitsyne devient alors le symbole et le repère de ceux qui,
dans la société soviétique, s’opposent à un possible retour des
répressions. Néanmoins, ceux qui ont acquis pouvoir et
privilèges sous Staline défendent les règles du jeu qui leur ont
réussi, et bénéficient en cela du soutien du KGB. L’affrontement
entre ces deux camps marque les années 1960 en URSS, mais les
nationalistes pro-Staline l’emportent : dès 1963-1964,
Soljénitsyne ne peut plus être publié. Il est exclu de l’Union des
écrivains en 1969. La consécration vient d’Occident : le prix
Nobel de littérature est décerné à l’écrivain en 1970, mais celui-ci
ne peut se rendre à Stockholm pour le recevoir en mains
propres.
Publier L’Archipel du Goulag en Occident
Ce que ses adversaires ne savent pas, c’est que, dès 1968,
Soljénitsyne a fait passer en Occident l’œuvre majeure de sa vie,
L’Archipel du Goulag, ce texte-fleuve dans lequel il dresse l’histoire
du système concentrationnaire soviétique de 1918 à 1956. Il l’a
rédigé entre 1958 et février 1967, et n’a jamais eu l’ensemble du
manuscrit sous les yeux : comme il en a pris l’habitude en camp,
il écrit sur de minuscules feuilles de papier, qu’il enterre dans des
jardins.
Nikita Struve, universitaire et directeur de la maison d’édition
YMCA Press, a reçu l’un des deux exemplaires transmis. Cette
maison d’édition en langue russe a été fondée par des émigrés en
1921 à Prague et a déménagé en 1925 à Paris où, surtout depuis le
début des années 1960, elle publie, outre des émigrés, des
auteurs soviétiques qui ne peuvent l’être en URSS : le
« tamizdat » – la publication « là-bas », en Occident, de textes
soviétiques, à ne pas confondre avec le samizdat, publication
« par soi-même », qui désigne le fait de diffuser clandestinement
des textes en URSS, essentiellement en les recopiant à la machine
– prend de l’ampleur.
Pendant l’été 1973, parce que les pressions se renforcent contre
lui et qu’une femme ayant tapé à la machine L’Archipel du Goulag,
Elizaveta Voronianskaïa, s’est pendue après avoir été interrogée
par le KGB pendant cinq jours et cinq nuits, Soljénitsyne lance
l’ordre de préparer, à Paris, la publication de ce texte.
franceinfo culture
@franceinfo_cult · Follow
"L'archipel du Goulag", l'incroyable épopée du livre
monument de Soljenitsyne
culturebox.francetvinfo.fr/livres/eveneme…
2: 34 PM · Jun 25, 2017
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Le 28 décembre 1973, il apprend par la BBC la sortie du premier
tome ; le 14 janvier, la Pravda traite l’écrivain de « renégat ». Dans
la foulée, des journaux publient de nombreuses lettres dans
lesquelles des écrivains officiels très connus – dont Sergueï
Mikhalkov et Constantin Simonov – condamnent l’auteur de
L’Archipel du Goulag, cette campagne aussi étant supervisée par le
KGB. Arrêté le 12 février et accusé de trahison, Soljénitsyne est
poussé, le lendemain, dans un avion qui le dépose en RFA. Il a
été déchu de sa citoyenneté soviétique.
Un « essai d’investigation littéraire »
L’Archipel du Goulag, ce long « essai d’investigation littéraire » –
c’est son sous-titre –, dresse un tableau sociologique et historique
détaillé des camps et des répressions soviétiques, et décrit les
parcours et le quotidien des prisonniers au sein de cet
« archipel » qui regroupait des myriades de camps, comme
autant d’îles au sein du pays.
Soljénitsyne évoque aussi la « relégation », celle qui suivait le
camp ou celle à laquelle ont été directement condamnés des
centaines de milliers de paysans et des peuples entiers, dont les
Tchétchènes et les Tatars de Crimée. Pour lui, les prisonniers du
Goulag peuvent être comparés aux serfs de l’Ancienne Russie,
même si le sort de ces derniers était plus confortable.
Le Goulag, souligne-t-il, s’inscrit dans la logique du système
soviétique : conçu et initié par Lénine, il ne peut être vu comme
une déviation stalinienne. L’écrivain réfléchit aussi à l’impact de
ces camps sur les individus et sur la société : le Goulag
provoquerait et accentuerait la peur, la méfiance, le mensonge et
une « psychologie d’esclaves ». Comment ne pas y repenser
aujourd’hui, alors que la Russie poutinienne a renoué avec
certaines pratiques répressives impitoyables ?
Ce qui est sidérant, c’est que, pour réaliser cet énorme travail,
Soljénitsyne n’a utilisé aucune archive – celles sur le Goulag
étaient fermées – ni pratiquement aucune source publiée – il n’y
en avait guère. Il s’est appuyé sur les récits, les mémoires et les
lettres de deux cent vingt-sept anciens détenus que lui, ou
certains de ses proches, avaient contactés.
Là est l’immense force du livre, et c’est pourquoi son auteur
affirmera le considérer « comme au-dessus de [lui-même] ». Déjà,
dans sa Lecture du Nobel, rédigée alors que L’Archipel n’était pas
encore publié, Soljénitsyne se disait porteur de la parole des
personnes mortes au Goulag, « accompagné par les ombres de
ceux qui y sont restés », et s’inscrivait ainsi, à sa façon, dans la
même démarche qu’Anna Akhmatova avec son Requiem.
Par la suite, il rappellera sans cesse avoir parlé au nom de ceux
auxquels toute parole a été confisquée : c’est la voix d’un peuple
réduit au silence qu’il veut faire entendre. Et c’est pourquoi non
seulement il dédie L’Archipel du Goulag « à ceux à qui la vie a
manqué pour raconter ces choses. Et qu’ils me pardonnent de
n’avoir pas tout vu, de n’avoir pas tout retenu, de n’avoir pas tout
deviné », mais il consacrera l’ensemble des droits de ce livre –
des sommes énormes – à l’aide aux prisonniers politiques
soviétiques.
Un passé qui ne « passe » toujours pas
L’Archipel du Goulag a circulé sans discontinuité en URSS grâce au
samizdat et a marqué un tournant net dans la complaisance des
intellectuels occidentaux pour le régime soviétique. Sa
publication en France, où le Parti communiste restait très
puissant et aligné sur l’URSS, a entraîné des débats passionnés.
En effet, ce livre posait une « question énorme, considérable,
écrasante » que Jean Daniel, rédacteur en chef du Nouvel
Observateur, a résumée ainsi : « L’univers concentrationnaire, qui
a été inséparable du stalinisme, peut-il être séparé du
socialisme ? » Rapidement, Marx aussi a été mis en cause, et une
gauche se voulant antitotalitaire a émergé.
Le PCF a, lui, parlé de campagne organisée contre l’URSS, tandis
que des rumeurs initiées par les idéologues soviétiques ont
prétendu que l’écrivain soutenait des régimes d’extrême droite,
et l’ont assimilé à Laval, Doriot et Déat. Soljénitsyne restera
assigné à la droite, voire à l’extrême droite, d’un champ politique
qui n’était pourtant pas le sien, mais même le PCF a été obligé de
prendre un peu ses distances avec l’URSS. Trop tard : L’Archipel du
Goulag est l’une des raisons qui expliquent l’effondrement
électoral durable de ce parti.
Ce livre est publié en URSS pendant la pérestroïka, à partir
d’août 1989 et beaucoup croient à un tournant définitif. Comme
le formule alors le critique Igor Vinogradov, « un pays qui lit
L’Archipel et ensuite tout Soljénitsyne […] sera, dans sa vie de
l’esprit, un pays considérablement différent de ce qu’il était
avant ». Connaître le passé pourrait empêcher son retour et
permettre à la société de guérir des violences subies, pensait-on.
Soljénitsyne est rentré en Russie en 1994, mais ses compatriotes
l’ont trouvé coupé des réalités. Il demeurait cependant le
symbole vivant de la dénonciation des camps, et c’est pourquoi
ceux qui géraient l’image de Vladimir Poutine ont tenu à ce que
celui-ci rencontre publiquement l’ancien détenu.
L’écrivain est mort le 3 août 2008. Peu après, L’Archipel a été
inscrit au programme des lycées et une version raccourcie a été
diffusée. Déjà, pourtant, des attaques visaient son auteur. En
octobre 2016, Soljénitsyne a été pendu en effigie aux portes du
musée du Goulag, à Moscou, une pancarte le traitant de
« traître » et d’« ennemi de la Patrie » ; des statues, des portraits
de lui ont été vandalisés en Russie. Une guerre violente opposait,
et oppose toujours, ceux qui lui rendent hommage et ceux qui ne
lui pardonnent pas d’avoir dénoncé les répressions soviétiques.
Le passé « ne passe pas », et la situation actuelle en Russie en
témoigne.
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camps Union soviétique (URSS) Alexandre Soljenitsyne
auteur
Cécile Vaissié
Professeure des universités en
études russes et soviétiques,
Université de Rennes 2,
chercheuse au CERCLE
(Université de Lorraine),
Université Rennes 2
Déclaration d’intérêts
Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille
pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas
de fonds d'une organisation qui pourrait tirer
profit de cet article, et n'a déclaré aucune
autre affiliation que son organisme de
recherche.
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Alexandre Soljénitsyne pendant une séance de dédicace de L’Archipel du Goulag à Paris en avril 1975. AFP
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Le lieutenant Soljénitsyne, responsable
d’une batterie d’artillerie, 1943.
Aleksandr Solzhenitsyn Center
Le détenu Soljénitsyne fouillé par un
garde, 31 décembre 1952. Archives
familiales d’Alexandre Soljénitsyne
« L’archipel du goulag, le courage de la vérité », documentaire de Jean Crépu et Nicolas Milétitch.
Alexandre Soljénitsyne invité de l’émission « Apostrophes », Antenne 2, 9 décembre 1983.
Une deuxième rencontre entre Soljénitsyne et Poutine, après celle de septembre 2000, eut lieu le
12 juin 2007. Kremlin.ru, CC BY-NC-SA
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