5 – POLYGRAPHE(S) N° 5, 2023 DIALOGUES Introduction M. S. Il y a cinq ans, je contacte Marie-Caroline Saglio- Yatzimirsky, très intéressée par la lecture de son dernier livre, La voix de ceux qui crient (Saglio-Yatzimirsky 2018). Ce regard analytique, à l’intersection de l’anthropologie et de la psychologie, autour de la violence faite à la parole des deman- deurs d’asile, m’a bouleversée tout en me donnant des clés sur la recherche et ses possibilités. Avec les années, nos deux regards se sont ainsi croisés à de multiples reprises, abordant respectivement nos travaux anthropologiques – et désormais géographiques pour ma part. Nos approches se rencontrent car elles partent résolument du terrain, des langues et de la parole des acteurs de la migration. En partant de mon terrain de thèse et d’un dispositif de parole et d’écriture que j’ai mené au Panama dans un camp de transit, nous proposons de faire dialoguer nos regards et les disciplines qui nous semblent nécessaires pour appréhender toute la complexité de ce qui se joue au cœur de la migration. Il s’agit d’abord d’appréhender un espace-temps de la migration qu’est le transit, à la croisée de la géographie et de l’anthropo- logie, puis de comprendre les traces qui sont laissées à travers l’observation et l’ethnographie, tout en interrogeant le sujet et son expérience des violences migratoires à partir d’un point de vue psychologique. En s’intéressant à la question du transit et de ce qui s’y joue, nous envisageons les trajectoires migra- toires comme des moments où se créent des sociabilités, des mobilisations de ressources, mais aussi des adaptations et des pratiques, notamment des pratiques graphiques. Ainsi, ce dialogue est avant tout une rencontre entre deux regards, deux postures, deux expériences face à des pratiques perfor- matives et graphiques qui ont eu lieu là où la violence y avait pourtant effracté 1 la parole. Là où tout se brise : le Darién, l’enfer au milieu de trajectoires déjà bien effractées M.-C. S.-Y. Peux-tu commencer par me raconter comment démarre cette aventure pour toi : entre le terrain dans un camp de transit et la création de ce projet graphique ? M. S. J’ai le sentiment que cette histoire commence par une rencontre particulière sur le terrain. Deux semaines après mon arrivée au Costa Rica en février 2022, j’arpentais les routes pour comprendre les diverses trajectoires et les expériences de transit des migrants africains et asiatiques qui souhaitaient rejoindre les États-Unis. Je suis assise à l’arrêt de bus à la 1. On parle couramment d’effraction traumatique en psychologie clinique et psy- chiatrie pour caractériser un patient dont l’appareil psychique a été débordé par la violence, qui est en état de sidération et d’effroi, et dont les capacités cogni- tives et de liaison sont limitées (voir Saglio-Yatzimirsky 2018). Laisser traces en transit : expériences et langues en itinérance MARILOU SARRUT Doctorante en géographie sociale, approche anthropologique, à l’Institut de recherche pour le développement, UPC/CESSMA/ ICM, s.marilou@hotmail.fr MARIE-CAROLINE SAGLIO-YATZIMIRSKY Anthropologue et psychologue, Inalco/CESSMA/ICM, marie.caroline.yatzimirsky@inalco.fr