Dumézil sans Dumézil (1986–2006) : les trois fonctions vingt ans après FRANÇOIS DELPECH * – MARCO V. GARCÍA QUINTELA ** La série des textes recueillis dans ce volume constitue les Actes de la sixième « Rencontre Internationale d’Anthropologie du Monde Indo-Européen et de Mythologie Comparée », qui a eu lieu à la Casa de Velázquez (Madrid) les 27 et 28 novembre 2006 (coordinateurs : D. Briquel, F. Delpech, M.V. García Quintela et B. Sergent). Intitulée « Vingt Ans après Georges Dumézil (1898–1986). Mythologie comparée indo-européenne et idéologie trifonctionnelle : bilans, perspectives et nouveaux domaines », cette rencontre avait pour but, à l’occasion du vingtième anniversaire de la disparition du fondateur de la « new comparative mythology » (LITTLETON 1982), d’esquisser une sorte de bilan collectif, d’état des lieux, et dans une certaine mesure d’aggiornamento, de l’« héritage » dumézilien. Après deux décennies de recherches nouvelles, de débats, de découvertes et de réflexions théoriques, parfois de contestations radicales ou de tentatives de modifier de l’intérieur la problématique initiale proposée par Dumézil, par exemple en proposant l’hypothèse d’une « quatrième fonction » qu’il y aurait lieu d’ajouter au classique tableau trifonctionnel dégagé par l’auteur de Jupiter, Mars, Quirinus (voir ALLEN 1987, ou SAUZEAU – SAUZEAU 2004), cet héritage reste en effet lettre vive : les dossiers ouverts, les chantiers engagés sont toujours d’actualité, les pistes suggérées toujours utiles et fécondes. Il importait donc, plutôt que d’inventorier les résultats acquis, qui sont patents, d’en vérifier la pertinence à l’aune des découvertes nouvelles et des problématiques qui se sont fait jour, de prouver le mouvement en marchant. Il ne s’agit certes pas ici du manifeste d’une quelconque « école de pensée dumézilienne », d’un club d’élèves, de disciples ou de thuriféraires d’un « maître » qui, justement, n’a jamais voulu apparaître comme un fondateur ou un chef d’école. On sait en effet que Dumézil était hostile à toute doxa, d’où sa crainte qu’on ne « manuélise » sa pensée : « un manuel ne garde que des résultats en oubliant la démarche qui les a produits. Or, dans nos études, ce qui est fécond, ce qui peut inspirer, fût-ce en réaction, de plus jeunes chercheurs, c’est l’histoire des cheminements avec ses aventures » (DUMÉZIL 1987: 200). S’il y a lieu d’établir un état des lieux, ce dernier ne peut donc être que provisoire, et l’emploi de la méthode comparative, appliquée aux idéologies indo-européennes historiquement attestées, ne peut être considéré, jusqu’à nouvel ordre, comme générateur de « concordances assez nombreuses et assez sûres pour qu’on puisse en faire un bilan, pour qu’on ose décrire l’idéologie primitive des Indo-Européens indivis comme on le fait pour une matière observable » (DUMÉZIL 1983: 7). Aussi les chercheurs dont les travaux sont ici réunis ne font-ils pas partie, bien qu’ils se réfèrent tous d’une manière ou d’une autre à l’« héritage » dumézilien, de cet « état-major » dont Dumézil redoutait la constitution : ce sont bien plutôt de ces « avant-postes », de ces « éclaireurs » qu’il appelait de ses voeux, tous bien convaincus que « la recherche est en plein développement, [et que] des éléments inattendus sont chaque année dégagés, dont la somme obligera sans doute à rééquilibrer l’ensemble » (DUMÉZIL 1983: 8), tous habitués à pratiquer « une familiarité attentive avec la progression difficile, avec les méandres et les impasses des enquêtes [...] plus formative, plus excitante même que la lecture d’un manuel prématuré » (DUMÉZIL 1983: 8). Sont ici représentées, par quelques-uns de leurs plus éminents spécialistes, des disciplines aussi diverses que la philologie, l’histoire, l’archéologie, la mythologie comparée, l’anthropologie historique et le folklore, et le panorama des cultures concernées s’étend depuis l’aire celtique jusqu’à l’Inde, en * CNRS Paris. ** Universidade de Santiago de Compostela.