65/ · ESPRIT · Octobre 2023 Les faillites du langage Cécile Alduy, Annie Collovald et Jean-Yves Pranchère L a progression de l’extrême droite ne se mesure pas seulement dans les urnes, mais aussi par un certain nombre de déplacements internes au discours politique. Un lexique, des formulations, un type de rhétorique autrefois réservés à l’extrême droite la plus radicale se sont banalisés, pendant que des références naguère propres à la gauche ou aux forces républicaines font l’objet d’une appropriation par l’extrême droite. On assiste à une « extrême-droitisation » du débat médiatique et intellectuel qui s’ignore. Ainsi, le recours au terme de populisme fait écran à la reconnaissance du danger en masquant les continuités historiques ou intellectuelles. À contre-courant de ce brouillage généralisé, il faut interroger les mots et les idées de l’extrême droite pour mieux comprendre ce qu’elle ferait si elle arrivait au pouvoir. On constate aujourd’hui une difficulté à nommer l’extrême droite. Après que le mot « fascisme » a quasiment disparu du débat public, en raison de son caractère supposément excessif et anachronique, on ne sait plus situer les nationalistes sur l’échiquier politique. Cette tendance a été illustrée de façon exemplaire par les mésaventures de Pap Ndiaye, auquel on a interdit de désigner la chaîne de télévision CNews comme d’extrême droite. Comment en est-on arrivé là ? Cécile Alduy – Auparavant, le tabou portait sur le fait d’appartenir à l’extrême droite. Jean‑Marie Le Pen puis Marine Le Pen ont constamment menacé de procès journalistes et opposants qui utilisaient, avec raison, l’expression, car ils étaient conscients que l’appellation était un boulet électoral. Aujourd’hui, par un renversement incroyable qui signe l’achè‑ vement de la banalisation du Front national/Rassemblement national (FN/RN), il est devenu répréhensible de nommer l’extrême droite pour ce qu’elle est, tant le champ politique a été gangrené par la diffusion de