17 REVUE DE LA BANQUE DU CANADA HIVER 2005–2006 Le régime de banque libre et la Banque du Canada David Laidler* La Banque du Canada est entrée tardivement dans l’histoire du pays et a livré des résultats inégaux dans les années d’après-guerre. La haute estime dont elle jouit aujourd’hui est essentiellement le résultat des politiques qu’elle mène depuis 1990. La nécessité même d’une banque centrale a souvent été mise en doute. Un régime de banque libre, affirme- t-on parfois, assurerait la stabilité des prix non parce qu’une autorité en aurait décidé ainsi, mais parce que l’intérêt propre des banques commerciales concurrentes qui constitueraient ce régime les inciterait à tendre vers ce résultat. Un régime de banque libre garantirait probablement la stabilité de la valeur de ses passifs par un quelconque système d’étalon-marchandise (celui de l’étalon-or, par exemple), mais son caractère concurrentiel serait limité par les tendances à la centralisation des réserves, inhérentes à l’activité bancaire. Dans les années 1950, le régime de banque centrale était devenu la norme, et il était généralement admis que la politique monétaire devait aider l’État à poursuivre les objectifs fixés par l’électorat. À l’origine, la Banque du Canada s’est vu confier le double mandat de veiller à la stabilité de la valeur externe de la monnaie et d’apporter une certaine stabilité à l’économie intérieure. Les questions qu’on avait négligé de clarifier au sujet du contenu de la politique monétaire et du partage des responsabilités entre le gouvernement et la Banque ont pris une acuité particulière avec l’affaire Coyne, en 1961. Ces événements allaient donner lieu à l’instauration de la doctrine de la double responsabilité, qui protège la Banque contre un asservissement complet au gouvernement. * Texte d’un exposé donné lors d’une conférence sur le 70 e anniversaire de fondation de la Banque du Canada, dans le cadre de la réunion annuelle de l’Association canadienne d’économique qui s’est tenue à l’Université McMaster en mai 2005. David Laidler est chargé de recherche invité à l’Institut C. D. Howe et professeur émérite à l’Université Western Ontario. Si le régime de banque centrale du Canada en est venu à s’apparenter au régime de banque libre sous certains aspects, des différences fondamentales subsistent néanmoins entre les deux modèles. La principale d’entre elles est que le comportement ordonné des prix est assuré par les cibles d’inflation dans le premier cas, plutôt que par une garantie de convertibilité dans le second. La fondation de la Banque du Canada Il est facile de croire que l’existence de la Banque du Canada va de soi. Dans son excellent site Web, l’institution se présente comme la banque centrale du pays, une entité dont, semble-t-il aujourd’hui, aucun pays qui se respecte ne saurait être dépourvu. Et pourtant, certains faits laissent perplexe. Tout d’abord, en cette année qui marque les 70 ans de la Banque, n’est-il pas étonnant de constater que le Canada a près de deux fois cet âge? De toute évidence, le pays a pu se passer d’une banque centrale pendant de longues années. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler que les représentants du secteur bancaire canadien qui siégeaient à la Commission Macmillan, celle-là même qui a présidé à la naissance de la Banque, auraient préféré que l’institution ne voie pas le jour. Qui plus est, d’éminents spécialistes comme Herbert Grubel (1999) ou Tom Courchene et Richard Harris (1999) ont laissé entendre, il n’y a pas si longtemps, qu’il vaudrait peut-être la peine de tenter de nouveau l’expérience d’un Canada sans banque centrale; le débat qu’ils ont soulevé ne semble pas près de se terminer. En 1935, la jeune Banque du Canada a hérité de nombreux gènes d’une vieille dame bien connue de Threadneedle Street. Bien avant, Walter Bagehot (1873) avait déclaré que le rôle de la Banque d’Angleterre au sein du système monétaire britannique avait été