Karl Polanyi, les marchés et le marché par Jérôme Maucourant, Maître de conférences de sciences économiques à l’Université Jean-Monnet de Saint-Etienne (IUT), UMR 5206 Triangle (CNRS - ENS-LSH/U.Lyon-2/IEPLyon) Première version : 2003, revue en 2004. Introduction [1] La troisième journée consacrée à Karl Polanyi le 12 juin 2003 a montré combien la problématique de cet auteur pouvait continuer à nourrir des discussions f écondes. Dans une précédente publication de Rencontres [2], nous avons tenté de montrer la f orce de la problématique polanyienne que n’entame pas le recours à la théorie dite « des coûts de transaction » et le développement d’un « néomodernisme » [3] pour ce qui est de l’histoire économique du monde antique. Maintenant, il nous semble important de traiter directement de cette question du « marché » qui est sans doute la source originelle de tant de discordes. En effet, la réf érence au marché pose de nombreuses difficultés au sein même de la discipline économique qui, dès son origine, s’est voulue la science même des rapports marchands. Ces difficultés doivent rendre vigilant l’historien ou l’anthropologue à l’égard de la mobilisation de ce « concept » de marché qui demeure si flou chez les économistes. Dans une première partie, assurément trop brève, nous exposerons à grands traits quelques figures du marché dans la théorie économique af in de montrer, dans une deuxième partie, comment cette théorie économique peut s’enrichir de considérations plus sociologiques permettant d’intégrer la dimension institutionnelle des phénomènes d’échanges. La troisième et dernière partie, par quelques exemples, expose l’utilité de l’histoire de la pensée économique pour nos considérations d’histoire des f aits économiques [4]. Notre problématique est de comprendre comment s’institutionnalisent les processus de marché qui ne sont aucunement des entités émergeant spontanément d’un déterminisme économique. En effet, l’existence de déterminations économiques est un f ait bien réel qui ne peut toutef ois occulter la part souvent décisive du rôle de l’imaginaire social et du politique. L’histoire économique nous permet ainsi de comprendre en quoi l’économie est politiquement et socialement constituée. Le Marché : brève esquisse économique Grâce aux travaux f ondateurs de Léon Walras, il est apparu progressivement une représentation devenue commune de l’économie comme science, la théorie néoclassique de l’équilibre général. Le marché, dans cette conception, est un lieu de f ormation des prix permettant d’obtenir un équilibre, c’est-à-dire un état de l’économie où les offres et les demandes sont égales. Le marché est donc compris de f açon statique ; ce n’est en rien ce processus dynamique qui relève de l’expérience commune des marchés. Cette première remarque est liée au caractère paradoxal de ce modèle où c’est une entité, le « commissaire priseur », qui doit organiser la production même de cet équilibre général des marchés. C’est pourquoi nombres d’économistes néoclassiques reconnaissent que les f ondements du socialisme centralisé ont une base théorique solide. On comprend dès lors que des théoriciens, attachés à déf endre une conception libérale de l’économie, se démarquent de la théorie néoclassique qui, en dépit de son individualisme méthodologique, peut justifier des f ormes poussées d’interventionnisme. Ainsi, ces économistes dits « autrichiens », surtout à la suite d’Hayek, essayent d’élaborer une conception alternative du marché comme « procédure de découverte de l’information ». De ce point de vue, ce n’est pas l’équilibre statique qui doit être l’objet de l’attention du théoricien, mais une perspective dynamique où n’existe qu’une « tendance à l’équilibre ». Néanmoins, cette conception est beaucoup moins rigoureuse que sa concurrente, la théorie néoclassique de l’équilibre général [5]. L’idée du marché