L’Information psychiatrique 2014 ; 90 : 731–2 ÉDITORIAL L’épigénétique : changement de paradigme ? Gisèle Apter L a révolution épigénétique est bel et bien en marche, nous dit Pierre Bougnères. Et depuis 2009, le terme « behavioral epigenetics » a pris des galons à l’occasion d’un congrès organisé à Boston par le New York Academy of Science [2]. L’impact des interactions de l’environnement sur l’expression ou l’inhibition des gènes a mis l’épigénétique à l’honneur. En retour, les conséquences comportementales de ces expressions ouvrent à nouveau le vaste champ de réflexion de l’inné et de l’acquis dans de nombreuses espèces. Chez l’homme dont les troubles se singularisent au regard des autres mammifères, l’épigénétique et la psychiatrie sont-ils des mots qui vont si bien ensemble ? Ne peut-on pas dire, à l’instar de la génétique, qu’il est encore loin, le jour où les recherches en épigénétique permettront d’affiner nos approches thé- rapeutiques psychiatriques ? Pourtant, comme le souligne Marc Poget, bien que les applications pratiques semblent encore peu envisageables dans l’immédiat, les consé- quences « secondaires », les retombées indirectes en quelque sorte, de l’existence même de ces premières données obligent la médecine, et la psychiatrie en particulier, à revoir ses paradigmes et ses constructions théoriques. Nombre de propositions thé- rapeutiques sont liées en l’état actuel de nos connaissances à des modèles réducteurs. Ne faut-il pas dès lors examiner quelques exemples de ce qui change aujourd’hui dans nos représentations, du fait de l’épigénétique? Même si nous ne savons pas encore trop comment. Nader Perroud rend compte de mécanismes qui éclairent des données cliniques pour- tant déjà connues : il en est ainsi des conséquences des traumas et carences précoces, que ces derniers se situent au niveau environnemental individuel (défauts de soins, « bad lickers and groomers » des rongeurs, analogies avec les maltraitances chroniques de l’enfance) ou populationnel (catastrophes naturelles, catastrophes humaines à carac- tère collectif). Les stress subis pendant la gestation vont avoir un impact direct sur la descendance par le biais de négligences et de carences de soins. À son tour, la progéni- ture ayant « acquis » les comportements « négligents » les transmettra à la génération suivante même si elle ne subit pas de stress pendant la gestation. L’exploration de ces mécanismes transgénérationnels ouvre ainsi des voies de réflexion sur les probléma- tiques de soins et de prévention secondaire, en lien notamment avec la corrélation entre maltraitance précoce et pathologies médicales ultérieures [4]. Il en résulte des conséquences sociales majeures. Dès aujourd’hui, ces données devraient conduire à relancer les politiques de santé publique en ce qui concerne les vul- nérabilités précoces, la carence et la maltraitance. Pour des raisons pragmatiques sinon humanistes, ne faut-il pas reconsidérer l’intérêt économique des mesures préventives et thérapeutiques précoces au regard des risques prévisibles résultant de l’inadéquation des prises en charge et/ou des mesures de préventions actuelles ? Il faut dire enfin que cette révolution épigénétique met en cause nos modèles et nos théories. Ces recherches en pleine expansion devraient conduire la psychiatrie à reconsidérer ses concepts à l’aune de la pensée de la complexité. Une description de l’état actuel des données sur les pathologies autistiques par Franc¸ois Medjkane vient relancer une approche nuancée et interrogative des mécanismes en cause. doi:10.1684/ipe.2014.1269 L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 90, N 9 - NOVEMBRE 2014 731 Pour citer cet article : Apter G. Titre . L’Information psychiatrique 2014 ; 90 : 731-2 doi:10.1684/ipe.2014.1269