AMOUR ET GIBELOTTE, OU LAPPÉTIT DES TITRES PAOLO TORTONESE Baudelaire aimait parler des tableaux quil navait pas vus. Dans le Salon de 1859, il prend parfois un malin plaisir à se mettre en scène non pas comme spectateur de lexposition au Palais de lIndustrie, mais comme lecteur du livret et commentateur de titres. Dans les lettres de ces jours-là, nous le voyons feuilletant ce catalogue dans le train qui le mène à Honeur, où il rédige ses chapitres sans pouvoir revenir à Paris. Il ne peut ni revoir une image effacée dans sa mémoire, ni faire correspondre un titre à limage mémorisée: Nai-je pas remarqué un excellent petit groupe de sculpture dont malheureusement je navais pas noté le numéro, et quand jai voulu connaître le sujet, jai, à quatre reprises et infructueusement, relu le catalogue. Enn vous mavez charitablement instruit que cela sappelait Toujours et Jamais. 1 La dernière phrase sadresse, comme le Salon tout entier, à Jean Morel, directeur de la Revue française, qui lavait renseigné sur la statuette 2 ; mais Baudelaire avait posé la question dabord à Nadar, le 16 mai 1859: Dans la sculpture, jai trouvé aussi (dans une des allées du jardin, pas très loin dune issue) quelque chose quon pourrait appeler de la sculpture vignette-romantique, et qui est fort joli: une jeune lle et un squelette senlevant comme une Assomption; le squelette embrasse la lle. [] Croirais-tu que trois fois déjà jai lu, ligne par ligne, tout le catalogue de la sculpture, et quil mest impossible de trouver quoi que ce soit qui ait rapport à cela? Il faut vraiment que lanimal qui a fait ce joli morceau lait intitulé: Amour et gibelotte ou tout autre titre à la Compte-Calix, pour quil me soit impossible de le trouver dans le livret. Tâche, je ten prie, de savoir cela; le sujet, et le nom de lauteur. 3 1. Charles Baudelaire, Salon de 1859, texte de la « Revue française », éd. par Wolfgang Drost, avec la collaboration dUlrike Riechers (Paris: Champion, 2006), p. 10. 2. Baudelaire à Jean Morel, n mai 1859, Correspondance, éd. par Claude Pichois et Jean Ziegler, 2 vols (Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1973), I, p. 584. 3. Ibid., p. 578. Cette sculpture a été identiée comme une œuvre dÉmile Hébert, intitulée Jamais et Toujours, ou bien Et toujours! Et jamais! Une version en marbre en est conservée par la Collection Joeyand Toby Tanenbaum à Toronto; une terre cuite par le Museum of Nottingham French Studies 58.2 (2019): 210225 210 DOI: 10.3366/nfs.2019.0249 © University of Nottingham www.euppublishing.com/nfs