Le roman sentimental gay francophone Quelques réflexions liminaires Le roman sentimental 1 Au sein du vaste territoire que constitue la paralittérature, le roman sentimental a pendant très longtemps été considéré comme la production populaire par excellence. À ce titre, il s’est souvent vu laissé à ses lectrices et dénigré au sein d’un champ qui mit lui-même un certain temps avant de trouver une place dans le paysage de la littérature institutionnalisée. Dès lors, un des premiers efforts des pionniers de l’étude du roman rose fut d’inscrire ce dernier au sein d’une généalogie par ailleurs légitimée (autorisant dans un même élan leurs propres travaux). Le roman sentimental fut ainsi intégré au domaine plus large du “récit amoureux”, dont les représentants classiques (La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette, Manon Lescaut de l’Abbé Prévost…) ont depuis longtemps déjà acquis leurs lettres de noblesse. Néanmoins, le roman sentimental reste aujourd’hui peu étudié et l’on ne trouverait de meilleur témoignage de cette réticence de la critique universitaire à son égard qu’en se référant au Dictionnaire du littéraire dirigé par Aron, Saint-Jacques et Viala. Celui-ci, en effet, bien que mentionnant le roman sentimental parmi les productions paralittéraires, ne propose pas d’article spécifique pour le genre (et ce, alors que d’autres genres dits paralittéraires comme la bande dessinée, le feuilleton, le roman populaire, le roman-photo, le roman policier ou encore le vaudeville possèdent, eux, leurs vedettes propres). 2 Et pourtant, l’on ne peut nier l’importance du roman sentimental à l’heure actuelle : les ventes se comptent en millions d’exemplaires 1 et s’articulent dans le domaine français autour de trois maisons d’édition (Harlequin – diffusée par Hachette 2 , Pocket et J’ai lu 3 ) proposant un nombre de collections et de séries sans cesse croissant (ainsi, chez Harlequin, les collections “Azur”, “Black rose”, “Duo”, “Horizon”, “Blanche”, “Historiques”…), répondant aux besoins d’un lectorat (essen- tiellement féminin 4 ) qui évolue en même temps que la société 5 . Car le roman sentimental, s’il favorise la permanence formelle ou narrative – ce qu’on lui a long- temps reproché –, se caractérise également, rappelle Ellen Constans, par sa “plasticité”. Or, c’est précisément par ce double mouvement de valorisation de l’amour d’une part et d’adaptation d’autre part, que le roman sentimental s’actua- lise, tout en préservant son essence, et se maintient dans le peloton de tête des meilleures ventes annuelles 6 . Roman sentimental traditionnel 7 et roman sentimental gay 3 C’est grâce à cette plasticité du genre que l’on peut expliquer l’apparition de romans sentimentaux gays ou lesbiens. Néanmoins, cette ouverture à ce qui constitue depuis plus de trente ans la révolution homosexuelle 8 n’est pas le reflet d’une volonté d’extension de public de la part des maisons d’édition. Un aperçu du monde de l’édition française révèle que la production de romans sentimentaux gays ou lesbiens est avant toute chose l’apanage d’éditeurs généralement spécialisés dans ce type de littérature. Faut-il pour autant interpréter ce constat par le fait que