Sociologie des acteurs économiques dans une Chine en transition Gilles Guiheux* GILLES GUIHEUX Lorsque les planificateurs chinois initient la politique de réforme et d’ouverture (gaige yu kaifang) à la fin de la décennie 1970, leur intention n’est pas de faire diminuer la part de l’économie opérant dans le cadre du plan. Certes, le monopole du gouverne- ment central sur l’agriculture et l’industrie se relâche et l’activité économique s’ouvre à de nouveaux acteurs. L’exploitation agricole redevient familiale et donc, de fait, privée ; quant au secteur industriel, il s’ouvre aux investisseurs étrangers avec la créa- tion de zones économiques spéciales, enclaves tournées vers l’exportation et qui n’entretiennent au départ aucune relation avec le reste de l’économie chinoise. Les réformes prennent la forme non pas d’une privatisation de l’économie, mais d’une déconcentration au profit des autorités provinciales, municipales et villageoises. Jusqu’au milieu des années 1990, l’organisation au cœur du dynamisme économique chinois est l’entreprise collective, unité propriété des gouvernements locaux. Dans ces conditions, le secteur privé apparaît fragilisé par les hésitations de la politique écono- mique et affaibli par les prélèvements intempestifs des bureaucraties. À côté des entreprises d’État, des entreprises collectives et des investisseurs étran- gers, le secteur privé est aujourd’hui un acteur majeur de l’économie chinoise. Davan- tage susceptibles d’incarner des valeurs ou des modes d’organisation innovants que les gestionnaires d’entreprises d’État réformées, les entrepreneurs privés sont d’ailleurs célébrés de toutes parts par la presse et les médias chinois. À raison, car le passage d’une « économie d’employés » (dagong xing jingji) à une « économie de patrons » (laoban xing jingji) implique une recomposition de l’ensemble de la société chinoise. L’analyse macroéconomique du dynamisme chinois montre que ce sont les acteurs privés qui sont les moteurs de la croissance. Pourtant, de nombreux éléments suggè- rent que les entrepreneurs privés ne constituent pas un groupe social distinct et qu’ils entretiennent des relations de proximité avec l’État et ses appareils. En outre, les réformes conduisent à la transformation des acteurs politiques et bureaucratiques ; les structures collectives n’ont, semble-t-il, pas dit leur dernier mot. La question qu’il faut poser est peut-être non pas tant celle de l’émergence d’une économie privée sur le modèle de l’histoire économique et sociale occidentale, que celle des transforma- tions de l’État et de ses rapports à la société. La revue internationale et stratégique, n° 50, été 2003 * Maître de conférences en histoire de la Chine contemporaine, actuellement chercheur au Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hong-Kong.