Version partielle de la communication « Une Sibérie à l’usage des familles : la fonction édifiante de la figure de Prascovie Lopouloff en France (1806-1900) », présentée le 20 novembre 2010 à l’occasion du colloque « L’invention de la Sibérie par les écrivains et voyageurs français des XVIII e et XIX e siècles » (université Paris III, université Lyon 2, Fondation Mikhaïl Prokhorov). Une Sibérie à l’usage des familles : la fonction édifiante de la figure de Prascovie Lopouloff en France (1806-1900) Sarah Al-Matary, Université de Lyon, EA Passages XX-XXI Pour curieux que cela puisse paraître, l’héroïne sibérienne qui inspira à Pouchkine la Fille du capitaine 1 fut révélée par des Français. L’heureuse découvreuse de ce personnage se nomme Sophie Cottin. Cette dernière publie en effet dès 1806 un hymne à la piété filiale intitulé Elisabeth, ou les exilés de Sibérie ; texte convenu, mais glorifié d’un succès qui lui vaudra d’être rapidement traduit dans diverses langues, dont le russe 2 . Sans doute son retentissement tient-il en partie à ce que la fiction s’inspire d’une histoire véridique : celle d’une jeune fille pieuse qui, sous Paul I er et Alexandre I er , traversa le pays pour solliciter le retour d’exil de son père. Le roman de Madame Cottin égrène les vertus d’un personnage en tous points admirable : la belle Elisabeth croît au milieu d’une famille unie ; n’était l’isolement auquel la contraint l’exil, son existence ne se distinguerait pas de celle que reçoivent bien des Européennes de son âge. Élisabeth signale, en somme, que douceur et modestie peuvent défier la rudesse sibérienne. Tous les lecteurs ne sont pas unanimement transportés par cette vision romantique, qui convertit l’extrême sibérien en contrée bucolique. L’un d’eux, Xavier de Maistre, se propose de rectifier cette narration, où le pittoresque a pris le pas sur le sublime, l’idylle sentimentale sur l’amour filial et le mysticisme. Dans ce dessein, il compose une nouvelle de mœurs destinée à rétablir la « vérité 3 » que Cottin, prisonnière des travers des femmes qui écrivent pour leurs semblables, aurait déguisée. Maistre prétend donner pour sa part une version épurée de l’histoire de la « jeune sibérienne », qu’il aurait rencontrée lors de son séjour en Russie ; or, fâchée que Cottin la marie au fils du gouverneur de Tobolsk, celle-ci se serait plainte du dénouement imaginé par la Française. Parce qu’elle tiendrait du témoignage plus que de la création d’auteur, l’œuvre maistrienne rendrait fidèlement compte de l’exil ; mais ce dernier n’offre finalement qu’un prétexte à la description des pérégrinations de l’héroïne. Traversée peu exotique, n’en déplaise à certains critiques. Le récit suit le regard d’un personnage qui ignore tout de la 1 Xavier de Maistre, Les Prisonniers du Caucase. La Jeune Sibérienne, Paris, Librairie d’éducation, 1878 [1825], 128 p., p. 73. Le voyage de Prascovie est facilité par un passeport où elle est dite « fille de capitaine ; ce qui lui [est] utile en plusieurs occasions ». Maistre inspira peut-être à Pouchkine sa Fille du capitaine (1836). Les deux écrivains se connaissaient, le Savoyard ayant été accueilli à Moscou par le père de Pouchkine ; il deviendra l’oncle par alliance de l’écrivain russe lorsqu’il épousera la comtesse Sophie Zagriaski . 2 Michel Cadot juge que « le livre ne paraît pas avoir connu en France autant de succès qu’en Allemagne ou en Russie » ; « même après 1825, date de la publication par Xavier de Maistre de La Jeune Sibérienne, le succès d’Élisabeth se maintient : les différentes rééditions et traductions n’occupent pas moins de 67 numéros du catalogue des Russica de Saint-Pétersbourg. L’histoire parut, entre 1807 et 1830, en anglais, allemand, italien, hollandais, espagnol, polonais, slovène et turc ! Des éditions françaises furent publiées encore en 1845 et en 1852 à Leipzig avec des notes et des glossaires, afin que les Allemands pussent y apprendre le français » (L’Image de la Russie dans la vie intellectuelle française,1839-1856, Paris, Fayard, 1967, p. 99 n, p. 301, p. 318). 3 Maistre, La Jeune Sibérienne, op. cit., p. 49. 1