L’altermondialisme au pluriel en Asie du Sud et de l’Est: Multiplicités, complexités et tensions d’une mouvance citoyenne polymorphe Par Dominique Caouette En décembre 2005, alors qu’avait lieu à Hong Kong la 6 e Conférence ministérielle de l’OMC, une multitude d’organisations, de délégations, de marches, de drapeaux et bannières prenaient d’assaut le cœur du porte-étendard du capitalisme asiatique. Soudainement, le monde découvrait une militance propre, effervescente et originale, distincte en partie des autres grandes manifestations tenues dans le passé lors de rencontres de l’OMC. En fait, cette prise de conscience au sein du mouvement altermondialiste s’était déjà intensifiée l’année précédente lors du IV Forum social mondial (FSM) qui avait lieu à Mumbai en Inde, en février 2004. Cette édition du FSM reste encore aujourd’hui un moment particulier dans la courte histoire de ces forums, entre autres pour le nombre effarant de participants, plus de 150 000, et pour la présence massive et significative des « dalits », les intouchables, un ensemble hétérogène de groupes sociaux et culturels considérés tout au bas du système de caste hindou. Au-delà de ces éléments particuliers, ironie propre à Mumbai, le FSM indien, d’abord créé pour servir de contre-forum à Davos, est confronté à ses propres contre-sommets : un contre-forum, la Résistance de Mumbai, et deux conventions parallèles critiques du FSM, jugé trop réformiste et modéré. Comment comprendre ce paradoxe? Quelles sont les caractéristiques propres aux altermondialismes de l’Asie? Peut-on identifier des thèmes centraux ou des axes distincts à la région? Dès que l’on se penche sur l’altermondialisme en Asie, il devient important de s’interroger sur les liens entre les sphères publique et privée. Une bonne partie de la littérature qui discute la société civile et l’altermondialisme en Occident ou en Amérique latine prétend que cette société se constitue dans l’espace public, en tant que lieu d’expression des demandes populaires et politiques. En Asie, cette distinction est des plus ténues car plusieurs des États ont connu d’importantes périodes ou dérives autoritaires au cours desquelles l’expression de dissension publique était et reste dans certains cas beaucoup plus risquée ou dangereuse qu’ailleurs en Europe et en Amérique du Nord. Souvent l’espace privé est le refuge de la dissension, plus camouflée et souvent plus subtile. 1 Si aujourd’hui, les Philippines, le Bangladesh ou l’Indonésie peuvent prétendre posséder des sociétés civiles militantes et ouvertes, les années de dictature ou de régimes militaires ont été marquées par des formes d’organisations relativement secrètes ou encore sous l’enceinte d’institutions religieuses. Ainsi, les épisodes d’autoritarisme en Thaïlande ou celles du pouvoir militaire en Birmanie impliquent que la mouvance altermondialiste se constitue dans une multitude de contextes. De plus, contrairement aux thèses occidentales sur les liens causaux entre la présence d’une société civile constituée et la vitalité de régimes démocratiques, dans nombres de pays de la région, les expressions publiques des populations sont souvent organisées ou dirigées par l’État. C’est donc dans des regroupements beaucoup plus discrets et parfois encore très localisés que l’on peut découvrir ou imaginer découvrir la mise en place d’un discours et de pratiques que l’on pourrait associer à l’altermondialisme. Par contre, il existe de quelques facteurs qui permettent de mieux comprendre le développement des mouvements altermondialistes de la région. 1 Pour une discussion plus approfondie, voir le chapitre de Meredith Weiss, « Civil Society and Close Approximations Thereof », Southeast Asia in Political Science : Theory, Region, and Qualitative Analysis, Erik M Kuhonta, Daniel Slater and Tuong Vu (dir.), Stanford : Stanford University Press, 2008 : pp. 144-170. L’altermondialisme au pluriel en Asie du Sud et de l’Est: / page 1 de 14