1 Contribution à l’histoire du « patient » contemporain L’autonomie en santé : du self-care au biohacking Introduction : quelle histoire pour le « patient » contemporain ? L’apparition d’un patient acteur et auteur de son parcours de soin, voire de ses propres soins 1 , est un phénomène central de la médecine du dernier tiers du XX e siècle et des premières années du XXI e siècle. Cette émergence participe en effet du mouvement éthique, qui du Code de Nuremberg à la loi du 4 mars 2002, détermine les fondations scientifiques comme l’application clinique de la médecine contemporaine. C’est une transformation majeure qui a pourtant été négligée par les historiens de la médecine 2 ; oubli d’autant plus surprenant qu’un tournant historiographique important s’est opéré, au cours de la même période, renouvelant l’attention des historiens à l’égard des patients 3 . Suite à l’appel de Roy Porter pour l’adoption d’une approche from below 4 , l’histoire de la médecine s’est en effet ouverte 5 , au carrefour de l’histoire sociale et de l’histoire des pratiques quotidiennes, à de nouveaux objets qui, à l’instar du vécu subjectif, des stratégies d’appropriation des savoirs ou de la relation thérapeutique, dessinent la possibilité d’une « histoire du patient ». Ainsi que l’explicite Philip Rieder dans un récent ouvrage, la« demande » des malades est « une entité historique 6 » à part entière, autour de laquelle il est possible d’organiser ce nouveau chantier historique. Il y a une « recherche de sens 7 » qui synthétise, au-delà de la multitude des pratiques, des raisonnements et des représentations, la figure du patient en tant qu’objet d’histoire, et rend par là même possible l’étude de sa forme contemporaine à la lumière du discours revendicatif qui est le sien. Dans le cadre restreint de cet article, nous nous proposons d’étudier moins le discours lui- même que les conditions de constitution de ce qui relève bien d’une formation discursive particulière. Cette tâche de nature archéologique 8 , partie prenante du travail d’historien de la médecine 9 , vise ainsi à déterminer les contours d’une histoire qui reste encore à écrire, en cernant les modèles d’usages et de représentations en jeu dans l’évolution de la figure du patient contemporain. Retraçant les grandes étapes d’affirmation publique d’une revendication d’autonomie, dont les sociologues ont démontré le caractère central dans la modification de l’identité d’un sujet de santé 10 qui ne peut plus se dire uniquement patient et qui n’est plus seulement le malade, nous suivrons, depuis son émergence dans la seconde moitié du XX e siècle jusqu’à ses manifestations récentes, les modalités de cette demande nouvelle, en insistant sur les modifications identitaires qu’elles impliquent et/ou explicitent. 1 FLORA Luigi, « Acteur, auteur de sa santé jusqu’au dernier souffle », Revue Générale de Droit Médical, 38, 2011, pp. 239-253. 2 À l’exception de Georges Weisz qui mène actuellement des travaux sur l’histoire de la chronicité au sein du centre de recherche Social studies of medicine de l’Université Mc Gill à Montréal. 3 RIEDER Philip, « L’histoire du “patient” : aléa, moyen, ou finalité de l’histoire médicale ? », Gesnerus, 60, 2003, p. 265. 4 PORTER Roy, « The Patient’s View: doing medical history from below », Theory and Society, vol. 14, n°2, 1985, pp. 175-195. 5 Dans le contexte francophone, l’ouvrage d’Olivier Faure de 1992 apparaît ici comme fondateur : FAURE Olivier, Praticiens, patients et militants de l’Homéopathie (1800-1940), Lyon, Presses universitaires de Lyon / Éditions Boiron, 1992. 6 RIEDER Philip, La figure du patient au XVIII e siècle, Genève, Droz, 2010, p. 18. 7 Ibidem, p. 26. 8 FOUCAULT Michel, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969. 9 DAGOGNET François,« Archéologie ou histoire de la médecine », Critique, 216, 1965, pp. 436-447. 10 Nous entendons sous ce terme tout individu, malade ou bien portant, dans la mesure où il entretient une relation avec le domaine de la santé.