1 Aspects performatifs et logologiques du théâtre de Plaute : le cas d'Amphitryon Rodrigo Tadeu Gonçalves (UFPR‐Centre Léon Robin, Post‐doc), goncalvesrt@gmail.com Direction: Barbara Cassin, Répondante: Florence Dupont 1. Introduction: Théâtre non-aristotélian 1.1. Cassin sur Aristote: Sans doute en effet n’y a‐t‐il depuis Aristote pas d’autre parti à prendre que le parti aristotélicien: avec le livre Gamma de la Métaphysique, il se pourrait en effet qu’Aristote ait investi tout le champ de la philosophie, de la rationalité, de l’humanité. (Cassin: 2000, p. 15) La démonstration du principe doit être faite par réfutations: C’est ce qui dit littéralement le grec d’Aristote: la condition pour qu’il y ait réfutation, c’est qu’”un autre soit responsable de ce qui se décrit ainsi (tou toioutou)” (1006a 17‐ 18); or, “ce qui se décrit ainsi”, c’est “revendiquer ce qui est dans l’arkhê” (1006a 17), c’est‐à‐dire à la fois “au depart” et “dans le principe”, celui évidemment qui est en question. On n’évite donc, dit Aristote, la pétition de principe qu’en la faisant commetre à l’adversaire – entendons bien: la même. (Cassin: 2000, p. 19) La solution finale pour ceux qui ne prennent pas la décision du sens: Toute la stratégie d’Aristote consiste donc à prouver à ses adversaires qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent: car s’ils se mettaient à dire ce qu’ils pensent, et même tout simplement à dire ce qu’ils font, ils finiraient tous par parler comme lui. Subsiste cependant la possibilité limite d’un dire résistant, interdisant tout pédagogie régressive par la pensée, qu’Aristote désigne par un redoublement: legein logou kharin, parler pour parler. C’est là, dans son lieu propre déterminé par la seule exigence de signification, que vient buter la réfutation transcendantale: de l’adversaire impossible à la réfutation impossible, l’échec de cette mise en série des moyens de persuasion oblige à recourir à la solution finale, l’exclusion hors de l’humanité. (Cassin, 2000: 42) 1.2. Un autre domaine de langage: Gorgias et les actes performatifs ἐγὼ δὲ βούλομαι λογισμόν τινα τῶι λόγωι δοὺςτὴνμὲν κακῶς ἀκούουσαν παῦσαι τῆς αἰτίας, τοὺςδὲ μεμφομένους ψευδομένους ἐπιδείξας καὶ δείξας τἀληθὲς[ἢ] παῦσαι τῆς ἀμαθίας. (Gorg. Enc. 2) Moi je veux, donnant logique au discours, faire cesser l’accusation contre celle dont on entend tant de mal, démontrer que les blâmeurs se trompent, montrer la vérité et mettre fin à l’ignorance. (...) τὸν χρόνον δὲ τῶι λόγωιτὸν τότε νῦν ὑπερβὰς ἐπὶ τὴν ἀρχὴν τοῦ μέλλοντος λόγου προβήσομαι, καὶ προθήσομαι τὰςαἰτίας, δι' ἃςεἰκὸς ἦν γενέσθαι τὸντῆς Ἑλένης εἰς τὴν Τροίαν στόλον. (Gorg. Enc. 5) Ce temps d’alors par mon discours à présent franchi, j’en arriverai au début du discours qui vient, et j’exposerai les causes pour lesquelles il est vraisemblable que se produisit le voyage d’Hélène vers Troie. (8) εἰ δὲ λόγος ὁ πείσας καὶ τὴν ψυχὴν ἀπατήσας, οὐδὲ πρὸς τοῦτο χαλεπὸν ἀπολογήσασθαι καὶ τὴναἰτίαν ἀπολύσασθαι ὧδε. λόγος δυνάστης μέγας ἐστίν, ὃς σμικροτάτωι σώματι καὶἀφανεστάτωι θειότατα ἔργα ἀποτελεῖ· δύναται γὰρ καὶ φόβον παῦσαι καὶ λύπην ἀφελεῖν καὶ χαρὰν ἐνεργάσασθαι καὶἔλεον ἐπαυξῆσαι. ταῦτα δὲὡςοὕτως ἔχει δείξω· (9) δεῖ δὲ καὶ δόξηι δεῖξαι τοῖς ἀκούουσι· τὴν ποίησιν ἅπασαν καὶ νομίζω καὶὀνομάζω λόγον ἔχοντα μέτρον· ἧς τοὺς ἀκούοντας εἰσῆλθε καὶ φρίκη περίφοβος καὶἔλεος πολύδακρυς καὶ πόθος φιλοπενθής, ἐπ' ἀλλοτρίων τε πραγμάτων καὶ σωμάτων εὐτυχίαις καὶ δυσπραγίαις ἴδιόν τι πάθημα διὰ τῶν λόγων ἔπαθεν ἡ ψυχή. φέρε δὴ πρὸς ἄλλον ἀπ' ἄλλου μεταστῶ λόγον. Mais si celui qui l’a persuadée, qui a fait illusion sur son âme, est le discours, il n’est pas difficile non plus de la défendre contre cette accusation‐là et de détruire la charge ainsi: le discours est un grand souverain qui, au moyen du plus petit et du plus innaparent des corps, parachève les actes les plus divins; car il a le pouvoir de mettre fin à la peur, écarter la peine, produire la joie, accroître la pitié. Je vais montrer qu’il en va bien ainsi. (9) Et il faut que je le montre à ceux qui m’écoutent en faisant appel aussi à l’opinion commune. La poésie tout entière, je la considère et la définis comme un discours en mesure. Survient en ceux qui l’écoutent le frisson qui transit de peur, la pitié qui abonde en larmes, le deuil à qui plaît la douleur, et l’âme éprouve, devant des bonheurs et des revers qui sont le fait d’actions et de corps étrangers, par l’entremise des discours, une passion qui lui est propre. Venez procéder de l’un à l’autre en mon discours. (21) ἀφεῖλον τῶι λόγωι δύσκλειαν γυναικός, ἐνέμεινα τῶι νόμωι ὃν ἐθέμην ἐν ἀρχῆι τοῦ λόγου· ἐπειράθην καταλῦσαι μώμου ἀδικίαν καὶ δόξης ἀμαθίαν, ἐβουλήθην γράψαι τὸν λόγον Ἑλένης μὲν ἐγκώμιον, ἐμὸνδὲ παίγνιον. J’ai fait disparaître par ce discours la mauvaise réputation d’une femme, je me suis maintenu dans la loi que j’avais fixée au début de ce discours, j’ai tenté de dissiper l’injustice du blâme et l’ignorance de l’opinion, j’ai voulu écrire le discours qui soit d’Hélène un éloge, et pour moi, un jouet.