« Les femmes font mauvais usage de la démocratie ». Visibilités des jeunes Afghanes et paniques morales dans Kaboul post Talibans Julie Billaud À Kaboul, la question de l’apparence des Afghanes dans les espaces publics cristallise les tensions liées à la présence de troupes étrangères et à l’ouverture au consumérisme. Dans ce contexte, les étudiantes sont obligées de se situer, à travers leurs pratiques vestimentaires, dans le clivage désormais établi entre « modernes » et « Talibans ». L’intervention militaire en Afghanistan a en partie été justifiée auprès du public occidental par la nécessité de venir en aide aux femmes afghanes et de mettre fin à leur discrimination rendue systématique sous le régime taliban. Le nouveau gouvernement afghan mis en place avec l’appui des forces de la coalition a donc dû initier un certain nombre de réformes visant à faciliter leur accès à l’espace public et encourager leur participation à la vie politique et économique du pays. Le libéralisme économique qui a accompagné la « transition vers la démocratie » ainsi que les promesses non tenues de la « reconstruction » ont cependant déclenché des séries de « paniques morales » 1 au sein de la société afghane. En effet, la présence de troupes étrangères a radicalisé les débats autour de l’identité tout en définissant la « culture afghane » en termes d’opposition à l’Occident. Ces dynamiques ont obligé les femmes, et en particulier les jeunes filles perçues comme particulièrement influençables, à façonner leur visibilité publique en fonction de contraintes nouvelles. À partir d’un terrain ethnographique mené au dortoir des étudiantes de l’université de Kaboul en 2007 2 , cet article analyse le contenu de ces paniques et étudie les performances publiques de ces jeunes filles qui, confrontées à de nouveaux modèles de féminité, tentent de trouver une expression qui leur soit propre tout en restant fidèles à la « religion » et à la « tradition ». Paniques morales Les premières années de la « reconstruction » ont été marquées par la réapparition des femmes dans la vie publique. Un ministère des Affaires féminines a été ouvert, des quotas ont été instaurés au sein du parlement et des conseils de province, des présentatrices sont apparues sur les plateaux de télévision, les organisations non gouvernementales de femmes ont fleuri et les jeunes filles ont repris le chemin de l’école et de l’université. Ces réformes auraient pu créer un appel d’air en encourageant la gent féminine à prendre part de façon plus systématique à la vie publique, mais le manque de légitimité de la classe politique au pouvoir a décrédibilisé ce mouvement. En effet, la promotion des droits des femmes a rapidement été interprétée comme une tentative de 1 Ce terme est emprunté à Stanley Cohen (2002), qui définit la « panique morale » comme une sensation soudaine et excessive d’alarme ou de peur à l’égard d’un groupe de personnes considéré comme représentant une menace à l’égard des valeurs de la société, et qui conduit à des efforts extravagants ou inconsidérés afin de rétablir l’ordre et la sécurité. 2 Ce dortoir a été construit en 2004 sous le patronat de Laura Bush avec des financements de l’agence américaine de développement USAID. 1