1 le barrio, la rue, les gangs une critique de la sociologie urbaine Yves Pedrazzini en collaboration avec Magaly Sanchez R. (2001) A la mémoire d’Ali Campomar (1959-1988) Sociologue vernaculaire caraqueño La métropolisation de l’Amérique du Sud se poursuit à un rythme effréné qui ne connaît d’équivalent ni ailleurs dans le monde, ni dans l’histoire. Pour en comprendre les spécificités spatiales et sociales, il nous faut partir du principe de rupture et de fragmentation qui en détermine aujourd’hui les dynamiques. Pour cela, nous avons choisi d’étudier de manière appronfondie l’un des fragments essentiels, le barrio – quartier populaire autoconstruit – et, depuis le barrio, de “ reconstruire ” la métropole, en en comprenant cette fois la logique “ chaotique ” et les phénomènes les plus controversés, tels les gangs de jeunes. Enfin, à partir de là, nous essayerons de montrer que la sociologie urbaine ne saurait analyser la métropole latino-américaine en stigmatisant le barrio et ses habitants. Il lui faut, elle-aussi, se métropoliser. Il faut prendre en compte la “ critique populaire ” que le barrio et les gangs font à la sociologie urbaine. Les années 90, temps des métropoles On peut parier que notre temps – ce fameux tournant de millénaire – restera dans l’Histoire comme le "temps des métropoles". Avant, vers 1950, il n'y avait que des villes et des villages, des campagnes, des déserts, des forêts ; après, aux alentours de 2050, il n'y aura certainement plus de métropoles, soit que l'espace urbain se soit disloqué d'être tellement conflictuel, soit qu'il ait fini par apaiser ses tourments... On se dira alors : "Aux temps des métropoles, les gens n'étaient pas d'une seule sorte, et les quartiers étaient de qualité très diverse. Il y avait des classes, des luttes, de la sueur et du sang... En Amérique surtout, en Amérique Latine, c'était là qu'étaient les plus violentes, les plus grandes, les plus fameuses des métropoles, il y avait Mexico, Sao Paulo, Guayaquil, Lima, il y avait Rio de Janeiro, Buenos Aires, Bogota... Au Venezuela, il y avait Caracas. C'étaient les tropiques, mais surtout c'était la ville, l'urbain, la métropole latino-américaine (Pedrazzini, 1994). Un modèle de société encore inédit en émerge et dessine le paysage de notre époque, l'âge de ciment. Les multiples approches, parfois convergentes, parfois divergentes, de ce phénomène social et spatial, total et extrême, qu'est la métropolisation nous permettent, par leur diversité même, de ne plus vivre la ville innocemment. La métropole a fait éclater l'ancien cœur de la cité et en a fait battre cent nouveaux en cent lieux du territoire urbain. Ces lieux, souvent instables et “ chaotiques ”, menacent de détériorer gravement l’environnement naturel mais aussi construit, et les cas se de catastrophes écologiques urbaines – dans lesquelles se conjuguent violences de la nature et défauts urbanistiques - se multiplient gravement un peu partout (Amérique Centrale, Inde, Venezuela…). La métropolisation est sans aucun doute un modèle de civilisation “ explosé ” ! Malgré cela, il tend à l’hégémonie planétaire. Doit-on pour autant parler de métropole comme si un seul modèle était en passe de se mondialiser, en faisant fi des spécificités culturelles locales et en s’interdisant alors de toute tentative pour décrire la métropole “ latino-américaine ” et essayer d’en spécifier les traits essentiels ? Nous avons l’intuition que le phénomène de métropolisation est, en Amérique Latine, d’une autre espèce que celui que l’on connaît ailleurs, partout ailleurs. Nous essayerons d’étayer, plus bas, cette intuition, en admettant qu’il y a évidemment quelque artifice à opérer une distinction analytique entre les métropoles en partant d’un indicateur géographique et à distinguer ainsi cités d'Europe et d'Amérique ou du Tiers-Monde. Il ne faut, par exemple, pas se faire trop d'illusions sur le devenir des sociétés urbaines européennes. Les occupations de logements vides se font de plus en plus souvent, parfois sur initiatives des pouvoirs publics débordés. Les luttes urbaines reprennent, au nom d'idéaux que l'on avait cru envolés, luttes de classes, autogestion, grèves syndicales... Les jeunes, un moment séduits par les cultures de l'entreprise et de la réussite matérielle, refusent à nouveau les modèles de leurs aînés pour se dédier à un abandon passionné de la “ société ” - ainsi que les événements de Seattle de l’hiver 99 l’ont prouvé. Les maladies d'amour de la modernité et de l'urbain telles que le SIDA posent au capitalisme avancé autant de questions d'éthique que de coût de la santé. Les banlieues, même déportées vers l'extérieur de la ville, ne sont plus en périphérie mais au cœur du problème.