© La Chouette , 2001
L’apport de la théorie du chaos et de
la complexité àla linguistique
Jean-Marc Dewaele
Birkbeck, University of London
Un chaos tout à fait inquiétant peut être dissimulé derrière
une façade d’ordre, et au fond de ce chaos se trouvent
des zones d’ordre.
Douglas Hofstadter
Introduction
Un débat fait rage ces jours-ci dans les grandes revues de linguistique appliquée
anglo-saxonnes. Deux courants s’affrontent : d’un côté les défenseurs d’une
perspective individuelle/cognitive qui dominent la scène depuis assez longtemps, de
l’autre côté ceux qui proposent une approche plus sociale de l’acquisition et l’usage de
langues étrangères. Les deux perspectives semblent incompatibles et les arguments
avancés par les deux camps n’arrivent pas à convaincre les « adversaires ». L’on
pourrait parler d’une guerre de tranchées, où les deux côtés se trouvent enlisés dans la
boue, tentant, en vain, de percer la ligne ennemie. Il faut cependant limiter la portée de
la métaphore guerrière car ce conflit est un jeu purement intellectuel qui ne fera
aucune victime, qui ne blessera personne. En outre, son issue ne changera ni la face du
monde ni le sort de l’humanité, tout au plus celui d’une discipline. Cela dit,
l’évolution ou la révolution à l’intérieur d’une discipline peut s’exporter aux
disciplines annexes et finir par changer le paysage scientifique. C’est notamment ce
qui s’est passé lorsque Ferdinand de Saussure a publié son Cours de linguistique
générale en 1916. L’approche structuraliste qu’il proposa exerça une influence
profonde sur l’anthropologie, la psychologie, la psychanalyse, la sociologie. Le « coup
de pouce » qui pourrait bouleverser la linguistique appliquée et qui permettrait de
concilier les cognitivistes et les socio-interactionnistes vient d’une science toute jeune
que l’on appelle communément la science du chaos et de la complexité (Gleick, 1987).
Certains linguistes, comme Ulrike Jessner et Philippe Herdina (2001), et Diane
Larsen-Freeman (1997, 2000, à paraître), estiment que la théorie du chaos et de la
complexité peut offrir un cadre suffisamment large qui permettrait d’inclure toutes les
factions linguistiques. Nous reviendrons plus loin sur le caractère non linéaire du
processus d’apprentissage. Il suffit de dire que le/s systèmes linguistiques d’un
individu sont dans un état de flux permanent, surtout ceux qui sont moins solidement
implantés ou incomplets. La performance d’un apprenant en langue étrangère est
hautement variable (Dewaele, à paraître), ce qui pourrait refléter des phases
chaotiques dans la réorganisation du savoir linguistique dans le cerveau du locuteur.
Le cadre plus global que la théorie du chaos et de la complexité (désormais TCC) peut
offrir à la linguistique appliquée pour surmonter des divisions internes rappelle un
phénomène similaire dans l’histoire géopolitique. Il existe en effet suffisamment
d’exemples où la création d’ensembles supranationaux a permis de résoudre et de
désamorcer des conflits ouverts entre nations, stimulant ainsi l’intégration économique