ANNA TABAKI LES INTELLECTUELS GRECS À PARIS (fin du XVIIIe – début du XIXe siècles) Les lettrés grecs qui ont vécu à Paris au tournant du XVIIIe siècle, ont assisté à une série d’événements tout à fait exceptionnels: le mouvement des Lumières à son apogée, l’expérience bouleversante de la Révolution française, la période napoléonienne et la Restauration. Sous la tutelle intellectuelle d’Adamance Coray, ils furent influencés par les conceptions de l’ Aufklärung française en ce qui concerne le domaine d’éthique et celui de théorie politique, les questions pédagogiques et celles d’esthétique littéraire, surtout par le biais de ce qu’on appelle les «secondes Lumières» en France, c’est-à- dire par la vision du monde et les conceptions propagées par les Idéologues. Ils ont entretenu des relations personnelles avec des hellénistes éminents de l’époque, représentants de mouvements novateurs, et ils ont été engagés avec élan au combat visant l’émancipation nationale. Hommes de plume mais également hommes d’action, ils ont développé une activité notoire —activité d’écrivain et d’éditeur mais aussi activité philhellénique— qui esquisse un éventail d’intérêts très riche et varié. À travers leurs préoccupations se révèle la tendance de recueillir, d’assimiler et de transmettre, de transvaser (µετακένωσις) dans la culture grecque les théories scientifiques ainsi que les dispositions esthétiques qui prédominaient à cette période en France. Dans leurs écrits, nous percevons sans doute une volonté d'assimilation des conceptions les plus radicales dans le domaine des conquêtes scientifiques et des idées politiques. Néanmoins, il ne faut pas ignorer ou méconnaître leur attitude critique visant quelques extrémités de la vie publique. Car, étant dans leur majorité, «témoins oculaires» des grands événements historiques ainsi que des évolutions révolutionnaires en France, ils déposent, à travers leurs écrits, leur propre expérience, positive ou même négative. D’autres fois, leur psychisme personnel est dévoilé, étant donné qu’ils se trouvèrent dans un moment critique d’entrecroisement de tendances idéologiques et esthétiques, du rationalisme et du néoclassicisme, hérités par l’esprit des Lumières et du romantisme naissant. ❧ MON INTERVENTION ( * ) ne constitue pas un projet de recherche au sens strict du mot. Il s’agit plutôt d’une remise en question de quelques sources déjà repérées. Dans cette approche, le facteur quantitatif ne jouera pas, d’autre part, un rôle déterminant ou décisif. Car, malgré le nombre relativement restreint des Grecs —soit des intellectuels, soit des étudiants— établis ou retrouvés à Paris, vers la fin du XVIIIe siècle et le début du siècle suivant, l’efficacité de leur action fut remarquable. Outre leurs relations multiples avec les * Communication présentée au Séminaire sur la diaspora hellénique en France (18 oct.-1er nov. 1995), organisé par l’École Française d’Athènes dans le cadre majeur «Études sur la société néohellénique et contemporaine».