73 Cahiers de l’AARS — N° 13 — Mai 2009 « Les mythes signiient l’esprit qui les éla- bore au moyen du monde dont il fait lui- même partie. Ainsi peuvent être simultané- ment engendrés, les mythes eux-mêmes par l’esprit qui les cause, et, par les mythes, une image du monde déjà inscrite dans l’archi- tecture de l’esprit. » (Claude Lévi-Strauss 1964 : 346) En Kabylie, on raconte qu’un homme tomba amoureux d’un portrait de femme, qu’il pensait sur le point de s’animer (Fro- benius 1998 : 177-192) : l’attitude de vénéra- tion envers l’image étant impensable dans une religion monothéiste, il semble que ce mythe soit antérieur à l’arrivée des cultes chrétien, juif et musulman dans la région. On raconte encore, au Sahara, l’histoire d’un enfant dont le crayon magique donnait vie à ses œuvres (Voisin 2007 : 91-97). De nombreuses his- toires similaires, où une image en deux dimen- sions prend ou semble prendre vie, existent en Europe (voir d’Huy 2007 : 19) et en Amérique (voir Lévy-Bruhl 1910 : 42). En Chine, Wu Daozi, qui vécut au viii e siècle, est réputé avoir peint un dragon si véridique qu’il s’envola de son support. Les légendes font crédit du même genre de prouesses à certains artistes japonais du xv e siècle (Screech 1999 : 207 ; voir aussi Lévy-Bruhl 1910 : 41). En Nouvelle-Bretagne, deux silhouettes d’hommes dessinées sur le sol, découpées avec un couteau puis arrosées de sang, sont également réputés avoir pris vie (Dixon 1918 : 107). De nombreux mythes répandus sur la côte nord-ouest des Amériques jusqu’à la région du détroit de Behring racontent comment une sculpture d’animal ou d’humain prend vie ou semble prendre vie (par exemple : Boas 1916: 152-154, 744-746, 868, 913 ; Nelson 1900 : 485-486, Swanton 1909 : 181-182). D’autres mythes semblables existent en Amérique du Sud (par exemple : Lévi-Strauss 1966: 182- 187), en Europe, en Grèce ancienne (voir d’Huy 2007 : 20) et dans l’Egypte antique (d’Huy et Le Quellec 2009 : 94), en Asie (par exemple : Dessaint et Ngwâma 1994: 240), en Afrique (par exemple Decary 1964 ; Scheub 2000 : 98, 147, 182, 196, 238-239, 254) ou en Océanie (par exemple : Dixon 1918 : 24, 106-107, 123, 274 ; Landtman 1917: 142). Le motif de l’image qui s’anime se re- trouve donc, de façon récurrente, partout dans le monde, diversement combiné dans un grand nombre de systèmes, derrière la temporalité et la localisation particulières de chacun. L’objet de notre étude est facile à isoler, ses contours Julien d’Huy 1 Le thème mythique de l’image qui s’anime aurait un fondement neurologique et remonterait à la Préhistoire Résumé : Nous proposons une théorie neurologique pour expliquer l’universalité du motif mythique de l’i- mage qui s’anime. De nombreuses recherches ont mon- tré que le simple fait de voir une image impliquant un mouvement active, dans le cerveau, les mêmes zones que pour un mouvement réel (hMT+/STS/neurones mi- roirs). Or ces zones sont aussi activées par des verbes d’action ou des phrases suggérant un mouvement. En préactivant ces zones et en dirigeant l’attention du sujet sur une action à venir, ces images accentuent sans do- ute l’impression de vérité qui émane des mythes où une image s’anime et en permettent une meilleure mémo- risation. De même, la connaissance antérieure d’un motif mythique d’animation active davantage les zones consacrées au mouvement lorsque le spectateur perçoit ensuite une image impliquant une action. La solidité et la profondeur historique de ce motif ainsi dégagées, il apparaît comme un outil herméneutique fiable pour in- terpréter certaines images et pratiques préhistoriques. Abstract: We suggest here a neurological theory that explains the universality of a mythical motive: the ima- ge that becomes alive. Recent scientific studies show that the simple fact of seeing an image implying a mo- tion activates in the brain the same area as for a real movement (HMT + / STS / mirror neurons). Yet, these areas are also activated by action verbs or sentences. Preactivating these areas and focusing the attention on an implied motion, or images that suggest motion, definitely stresses the feeling of truth which emanates from myths, and enables a better memorization of them. Conversely, the activation of the motion areas during the perception of an implied motion is more significant when the mythological theme of animation, which also activates them, is previously known. The universality and the historic depth of the mythological theme of ani- mation, adding to its biological foundation, allow to consider it as a reliable hermeneutic tool to interpret some images and prehistoric practices. 1. dhuy.julien@yahoo.fr