Stavo-Debauge J. & Trom D., 2004, « Le pragmatisme et son public à l’épreuve du terrain. Penser avec Dewey contre Dewey » in B. Karsenti & L. Quéré (dir.) La croyance et l’enquête. Aux sources du pragmatisme, Raisons Pratiques, 15, Paris, Editions de l’EHESS. Le pragmatisme et son public à l’épreuve du terrain penser avec Dewey contre Dewey Bien qu’elle fût tardivement considérée, l’œuvre de Dewey est présentée aujourd’hui comme une source majeure du « tournant pragmatique » de la sociologie qui s’est esquissé depuis une dizaine d’année en France. C’est du pragmatisme de Dewey, qui fait de l’interaction le site de toute expérience, que nous partirons. L’expérience y procède de l’interaction entre un organisme (un individu) et un milieu dans laquelle ni l’individu, ni l’environnement n’ont de statut ontologique fixe et immuable (Quéré, 2002) : l’expérience est l’occasion d’une individuation dans laquelle l’environnement s’offre comme opportunité et source d’un subir. L’action se distribue donc sur deux pôles et c’est dans leur rencontre en une série de « transactions » continues que se détermine le procès d’individuation et la capacité de l’environnement à constituer l’objet d’une expérience enrichissante. Cette dialectique vertueuse, enclenchée par l’exploration et prolongée par l’enquête, est au cœur du pragmatisme de Dewey. Il existe quelque chose comme un potentiel humain à maximiser à travers l’enrichissement continu des dispositions requises pour accéder à des expériences toujours plus complètes. La découverte de nouvelles possibilités apparaît comme un bien en soi, de sorte que l’exploration comme activité semble aussi constituer sa propre fin. L’anthropologie pragmatiste de Dewey se prolonge dans une politique, à travers la figure du « public ». Le public y est conçu comme une instance collective potentiellement constituée par ceux qui sont affectés par des problèmes, subissent les conséquences indirectes d’interactions et sont intéressés à leur maîtrise. L’exploration réglée des « conséquences », en vue d’un traitement des problèmes, constitue dès lors l’opérateur de l’expérience politique par laquelle se détermine idéalement une communauté orientée vers sa propre perfection. En cheminant à travers le modèle de l’enquête scientifique, elle exige, en amont, la formation de capacités spécifiques de tous en tant que chacun participe, sous la forme du public, à la réalisation d’un idéal de régulation et de conformation de la communauté. L’attrait exercé par Dewey sur la sociologie contemporaine s’explique par sa capacité à rencontrer et à renforcer des postures déjà prises ou à nourrir des inclinations déjà clairement revendiquées. Il fournit, par exemple, un ensemble de ressources susceptibles de conforter une vision de la politique, appréhendée sous les auspices de l’événementiel et de l’expérimental, pensée comme une opération continue de traitement de l’intempestif et de l’inédit et comme l’occasion d’une exploration collective à l’issue de laquelle se recompose le monde. Non plus gouvernement des personnes et administration des choses ou exercice d’une domination, la politique se comprend comme apparition incertaine et composition graduelle des « choses publiques » dans la participation de tous ceux qui, concernés par ce qui est en jeu, paraissent en l’état d’un public. La conception extensive de l’enquête de Dewey, spécifiée comme éclairage et résolution tâtonnante d’une « situation problématique », distribue cette participation, ordonnée à la formation d’une expérimentation collective à laquelle tous sont appelés à prendre part. Le pragmatisme de Dewey vient alors aussi à l’appui d’une conception non substantielle des collectifs, qui néglige le souci pour la communauté 1 , pourtant constant dans l’œuvre de Dewey, au 1 Sur l’ancrage de la liberté et la créativité dans des collectifs normativement structurés dans la philosophie politique américaine, cf. Shain, 1994.