Sous-presse In M. Imberty et M. Gratier (Eds), Temps, geste et musicalité. Paris: L’Harmattan (prévu 2007). MUSICALITÉ, STYLE ET APPARTENANCE DANS L’INTERACTION MÈRE-BÉBÉ Maya Gratier Cet article décrit la façon dont les premières interactions quasi-musicales et leurs formes dynamiques particulières inscrivent le bébé dans un espace et un temps culturels ; ou comment la musique est avant tout un instrument de culture. Le bébé naît dans un monde dont il perçoit déjà les structures sonores motivées et il en retient un premier sentiment temporel d’être. Ce sentiment d’être est en même temps un sentiment d’être-avec car les structures du temps motivé impliquent d’emblée une conscience intersubjective. Le bébé fait l’expérience d’un temps intersubjectif de par la musicalité de ses échanges affectifs, jalonnés de ‘moments de rencontre’ qui éclairent et fixent des expériences significatives. Ensemble, ces ‘moments de rencontre’, les routines et motifs souvent répétés et les habitus liés à la (ou les) culture d’appartenance de la mère, contribuent à la cristallisation de styles interactifs qui prépare progressivement l’accès au monde symbolique. Les voix humaines sont dotées d’une flexibilité particulière qui leur permet non seulement d’articuler les syllabes constitutives du langage mais aussi - et surtout - de tracer des trajectoires expressives dont les contours dynamiques portent du sens et tissent des liens. Les recherches portant sur les compétences communicatives du tout jeune bébé montrent très clairement que cette flexibilité et cette expressivité vocale se manifestent spontanément dans les rencontres affectives dès les premières semaines de la vie. Une nouvelle expressivité mélodique et rythmique se découvre dans les vocalises naturelles de parents lorsqu’ils parlent avec leurs nouveaux-nés. À partir de l’âge de six semaines environ, le bébé commence à émettre des vocalisations adressées à un autre qui sont mesurées et de plus en plus mélodieuses. Le bébé dès sa naissance semble saisir le sens du temps et comprendre les messages d’intérêt et d’amour qui lui sont adressés tout en les anticipant dans le temps. Ressentir les émotions qui le lient à ses proches, pour le nourrisson, se traduit par cette orientation vers le futur qui lui permet de pré-sentir le déroulement d’actes communicatifs précis. Ainsi, le bébé perçoit et ressent immédiatement l’expressivité de l’adulte qui cherche à le toucher. Un accordage se fait naturellement entre les gestes expressifs que l’adulte génère intuitivement et les capacités perceptives et communicatives du bébé. C’est une rencontre qui est naturellement harmonieuse. Il faut se rendre compte cependant que la première rencontre entre le bébé et ses parents n’est pas la première rencontre entre le bébé et son monde. Celle-ci au contraire s’est faite durant les mois de la gestation, à travers les bercements quotidiens d’une kinesthésie commune, les cadences de langues aux sonorités rendues lointaines par les couches qui séparent le dedans d’un dehors inconnu mais peut-être déjà pressenti. Nous savons peu de choses à l’heure actuelle sur la richesse de ces expériences intra- utérines. Mais nous savons qu’au cours du dernier trimestre, le foetus reconnaît les rythmes de sa – ou de ses – langues maternelles (Mehler et al., 1988 ; Moon et al., 1993). On sait qu’il apprend à reconnaître les particularités de la voix de sa mère, malgré l’écart important qu’il y a entre la perception intra- et extra- utérine de la voix maternelle (De Casper & Fifer, 1980), qu’il reconnaît un air de musique, un poème ou un texte qu’il entend fréquemment (De Casper & Spence, 1986 ; Lecanuet, 1996). À la naissance donc le sonore tisse une continuité entre le dedans et le dehors, et d’une certaine façon fournit au nouveau-né un premier sentiment d’existence. L’échange de regards, le contact par le toucher et la perception du corps physique de l’autre sont des phénomènes nouveaux, en discontinuité avec tout ce qui a précédé la venue au monde 1 . Le bain sonore, qui relie cet avant et cet après, porte et contient le bébé et lui offre des repères qui sont avant tout temporels. Le nourrisson se retrouve ainsi dans les séquences sonores, les contours mélodiques et les rythmes familiers qui l’entourent. En anticipant le déroulement temporel d’évènements qui deviennent de plus en plus familiers et donc de plus en plus prédictibles, le bébé non seulement perçoit les cohérences et les contingences qui structurent les évènements alentour, mais aussi devient capable d’emblée de s’impliquer dans le devenir des expressions d’un autre que soi. De nombreux chercheurs soulignent l’intérêt très particulier que le nouveau-né porte sur les évènements 1 Notons tout de même qu’il existe certainement une continuité entre les expériences kinesthésiques prénatales, liées aux mouvements du corps de la mère, et les expériences postnatales de portage, de bercement et de stimulation kinésique.