L’esprit de la sociologie Fabrice Clément (à paraître dans F. Clément & L. Kaufmann (dir.), La sociologie cognitive, Maison des Sciences de l’Homme/Orphys, coll. «Cogniprismes», Paris.) I. Introduction Par rapport à ses consoeurs académiques, la sociologie souffre d’une maladie (de jeunesse?) que l’on pourrait qualifier d’«ontologique». Lorsque l’on demande à un physicien, à un biologiste ou à un historien quel est son objet d’étude, sa réponse trahit généralement une confiance tranquille dans les «choses» auxquelles il a dédié une bonne part de son existence, qu’il s’agisse des neu- trinos, des protozoaires ou de la chute de l’empire byzantin. Le profond soupir, la légère crispa- tion de la mâchoire et le regard un peu inquiet du sociologue indique par contre une forme de malaise face à une question a priori assez innocente. Cette angoisse métaphysique témoigne du manque de consensus dans la communauté sociologi- que quant à ce qui est au coeur de son activité. L’objet société est à vrai dire compliqué à spéci- fier pour une entreprise scientifique. Il est certes difficile de récuser que les individus humains en constituent, pour ainsi dire, l’incontournable «matière première»: les êtres humains sont les cons- tituants essentiels de la société, un peu comme les cellules le sont pour les organismes. C’est une fois cette constatation faite que les problèmes commencent. La question fondamentale est assez simple à résumer: pour étudier les phénomènes qui résultent de l’association de ces êtres hu- mains, quelles sont les propriétés de ces derniers qu’il faut mobiliser pour être en mesure d’effectuer une analyse sociologique heuristique et pertinente ? Certes, une bonne partie des di- mensions organiques (comme le nombre d’orteils ou la croissance moyenne des cheveux) peu- vent sans dommage être laissées de côté. Par contre, dans quelle mesure les sociologues peuvent- ils se départir des dimensions psychologiques des constituants du «corps social»?