Valérie Rosoux La gestion du passé au Rwanda 28 DO SS IER DO SS IER La gestion du passé au Rwanda : ambivalence et poids du silence* Valérie Rosoux PP. 28-46 « Le sentiment qu’il n’y a plus de raisons, Plus de rêve, plus de lumière, Mais rien que l’enfer et Les mains de mes tortionnaires. […] Crier à contre-corps. Le sentiment de mourir encore et encore. » Mehdi Mosbah (2004) E ntre le 6 avril et le 4 juillet 1994, près d’un million de Rwandais, tutsi pour leur grande majorité, sont massacrés. Les villages sont défigurés. Les vivants, traumatisés ou stigmatisés. Les marais, hantés par les traces de ce qu’on appelle désormais un « génocide de proximité 1 ». Dans un tel contexte, comment gérer le poids du passé ? La plupart des réflexions consacrées à la gestion politique du passé s’articule autour de la question de la mémoire et de l’oubli. Tel n’est pas le cas de cette étude. Un peu plus d’une décennie après les faits, rien n’est oublié au Rwanda. Aussi, les attitudes à la base de cette ana- lyse ne sont-elles pas liées à la mémoire et à l’oubli mais à la parole et au silence. La société rwandaise rassemble en effet une multiplicité de vécus, de paroles et de silences. Quels sont les soubassements de ces paroles ? Que révèlent ces silences ? Favorisent-ils, ou empêchent-ils, le rapprochement des communautés déchirées ? Sur le plan normatif, il est tentant de se référer à d’autres cas historiques. Plusieurs d’entre eux montrent l’efficacité d’une transition silencieuse pour sortir d’une guerre civile. Les cas espagnol ou suisse, par exemple, tendent à prouver que la mise en œuvre d’un travail de mémoire explicite ne constitue pas une étape nécessaire du retour à la paix 2 . Force est pourtant de constater que les