In : Fred Dervin, Aleksandra Ljalikova (Dir.), Regards sur les mondes hypermobiles : mythes et réalités, L'Harmattan, Coll. Logique sociale, Paris, p. 131-163, 2008. 1 Comment devient-on un lieu de l’hypermobilité ? Dynamique et vie quotidienne dans le quartier du Châtelain à Bruxelles Grégoire Lits, Université catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve, Belgique Le sociologue britannique John Urry appelle, dans son ouvrage Sociologie des mobilités, à une reformulation du programme de la sociologie qui devra poser à la base de ses analyses « les diverses mobilités des peuples, des objets, des images, des informations et des déchets » pour devenir pleinement « une sociologie de l’interdépendance complexe de ces diverses mobilités et de leurs conséquences sociales » (Urry, 2005 : 4). Il s’agit pour lui de donner une nouvelle direction à la recherche sociologique afin de comprendre pleinement les évolutions des mondes sociaux actuels. Le présent article propose, en partant de l’étude de l’évolution de la population d’un quartier central bruxellois, de s’interroger sur la manière d’étudier sociologiquement les conséquences quotidiennes du processus de construction européenne en intégrant la mobilité comme composante importante de la problématique. Nous présenterons dans un premier temps les processus évolutifs qui, en trente ans, ont transformé le quartier populaire du Châtelain à Bruxelles en un lieu de l’hypermobilité européenne, pour, dans un second temps, proposer des pistes de recherche permettant d’étudier la coexistence dans la différence telle qu’elle est observable dans les lieux de l’hypermobilité. Les notions d’ubiquité (Donzelot, 2004) et de gentrification (Authier, 1998) seront spécialement discutées avant de proposer, pour conclure, quelques pistes de recherche permettant d’étudier les modalités de la coexistence urbaine au temps de l’hypermobilité. I. Le quartier du Châtelain Le quartier du Châtelain est situé dans la commune d’Ixelles au centre de Bruxelles. C’est un quartier actuellement très fréquenté qui s’étend autour d’un centre attractif : la place du Châtelain 1 . Long rectangle de plus d’une centaine de mètres, encerclée de bâtiments hauts d’un, deux, voire trois étages, la place se présente au premier coup d’oeil comme un endroit diversifié, comme un espace support d’actions éclectiques et multiples. Espace d’habitation, de rencontre, de commerce, de fête, de restauration… Elle est le théâtre d’interactions incessantes aux formes multiples. La place est un lieu où l’on vient. Elle n’est pas un lieu de passage, pas un lieu de circulation que l’on traverse pour se rendre ailleurs. La surface prévue pour la circulation des véhicules est d’ailleurs très réduite et se limite à une étroite bande d’asphalte formant une sorte de « B » encerclant la place et la coupant en son centre. Il en va de même pour les sept rues qui y débouchent et qui n’ont rien des grands axes routiers qui traversent Bruxelles, telles l’avenue Louise ou la chaussée de Waterloo toutes proches. Le quartier doit essentiellement son caractère attractif aux nombreux restaurants, cafés et commerces présents mais, contrairement à ce qui se passe dans certains quartiers de Bruxelles comportant un grand nombre de commerces, le Châtelain est également un lieu d’habitation. La population habitant ce quartier est intéressante, parce qu’elle est composée à 35 % d’étrangers ressortissants de l’Union européenne. Plus d’un habitant du quartier sur trois est européen. Ce qui, comparé à la moyenne bruxelloise qui s’élève à 15 % et à celle de la commune d’Ixelles qui est de 25%, est très élevé 2 . C’est cette population européenne arrivée en masse ces 10 dernières années qui va nous intéresser. Le tableau ci- dessous présente la population par nationalité du quartier du Châtelain comparée à celle de la commune d’Ixelles. 1 Site web consacré au quartier du Châtelain : http ://www.chatelain.be/ 2 Source : enquête socio-économique générale de 2001 réalisée par l’INS. Tableau 1 - Nationalités par continent (fréquence) Ixelles Châtelain Belges 0,64 0,54 Ressortis. UE (non Belges) 0,25 0,35 Autres Européens 0,02 0,03 Asiatiques 0,03 0,03 Africains 0,05 0,02 Américains 0,02 0,03 Océaniens 0,00 0,00