1 Le religieux comme « ressource » politique ? Anne-Sophie Lamine Paru dans Pouvoirs Locaux, n°69, 2006, pp. 99-102. . Alors que certains responsables politiques locaux ou natio- naux accordent ouvertement leur attention à divers groupes ethniques ou religieux, d’autres acteurs dénoncent avec in- quiétude une « montée du communautarisme », une « ethnicisation des rapports sociaux » et des « entorses à aux principes de laïcité ». Que des signes ou bâtiments religieux deviennent plus visi- bles, que des « communautés » se manifestent davantage dans l’espace public et que le recours à la dimension ethnique de- vienne plus fréquent dans nombre d’interactions sociales, voi- là des observations qui sont communément partagées, mais elles font l’objet des analyses les plus divergentes. Comment un regard sociologique peut-il apporter sa contri- bution à la compréhension de la complexité d’interactions sociales mettant en cause les identités composites des indivi- dus, l’identité nationale et les divers regards que l’on lui por- te, mais encore, du moins pour une partie des citoyens, celles de groupes d’appartenance ? Comment tenter ensuite de sou- ligner que ces appartenances sont dynamiques et qu’elles sont sollicitées différemment selon les situations, et évoluent au cours d’une existence ? Dans un premier temps, cet article se propose de considérer quelques usages récents du religieux comme ressource politi- que. Dans un second temps, on analysera l’articulation entre religion et ethnicité et la dynamique des rapports sociaux dans une société où les « minoritaires » ne sont peut-être pas les seuls acteurs ethniques. On montrera enfin l’exigence de tenir la tension entre deux nécessités, celle d’une reconnaissance de la diversité et celle de cependant limiter cette reconnais- sance, afin d’éviter la réification des identités. La promotion de la paix des dieux et la reconnaissance des communautés À Marseille, le maire préside une structure permanente ras- semblant les responsables religieux de sa ville. Celui de Rou- baix confie au président d’une fédération d’associations laï- ques de créer une organisation interreligieuse incluant des agnostiques. À Montreuil, l’équipe municipale met en place un centre d’étude des faits religieux. De manière plus ponctuelle, lors de périodes de tension ou lorsque l’on craint que l’actualité internationale n’ait des ré- percussions en France, une nouvelle pratique politique se dé- veloppe. Alors que certains responsables religieux font des déclarations communes au plan national et local, des maires ou des préfets invitent des responsables religieux faire des déclarations de paix. Ces initiatives se sont multipliées surtout en temps de crise, depuis la guerre du Golfe (1991). Cette date marque en effet un tournant dans la prise en compte so- ciale de la pluralité religieuse, par crainte des répercussions possibles du conflit en France. Ces opérations se renouvellent en particulier au début de la seconde Intifada, lors de la mul- tiplication des actes antisémites en France et lors de la guerre d’Irak. Par exemple, à Lille, au début de la guerre du Golfe, le Préfet de Région convoque des personnalités religieuses, qui lancent un appel à la fraternité et au dialogue entre juifs, chré- tiens et musulmans. À Aubervilliers, en octobre 2000, le mai- re et le proviseur organisent un débat avec des représentants religieux dans un lycée public. À Bobigny, le maire invite les chefs religieux à se rencontrer à la mairie après les attentats du 11 septembre, puis en avril 2002, suite à l’agression d’un jeune juif. On voit aussi des élus assister à certaines célébra- tions ou conférences interreligieuses, et des municipalités soutenir de telles initiatives. Le caractère pluri-religieux confère à ces participations un caractère plus neutre et plus compatible avec la laïcité. À l’échelon national, le 20 septem- bre 2001, le Président de l’Assemblée nationale convoque quatre responsables religieux et déclare que dialoguer avec les religions permet de combattre le terrorisme. Dans les discours de certains ministres ou de dirigeants po- litiques, les références aux communautés et aux identités reli- gieuses sont de plus en plus fréquentes, et vont même jusqu’à la promotion des relations intercommunautaires. En 2003, le Ministre de l’intérieur développe en divers lieux sa pédagogie de l’entente interreligieuse, auprès de publics juifs, chrétiens ou musulmans. Le président de l’UDF en fait de même lors d’une soirée pour la paix en Irak, organisée par une fédération musulmane à Drancy. . Les catastrophes donnent lieu, de plus en plus souvent, à l’organisation de cérémonies interreligieuses auxquelles par- ticipent les représentants de la République, comme cela a été le cas suite au crash du Concorde en 2000 ou suite aux atten- tats du 11 septembre 2001, ou encore lors d’autres deuils col- lectifs. En outre, dans nombre de communes, la participation religieuse aux commémorations du 8 mai ou du 11 novembre se pluralise, faisant place à des représentants juifs et musul- mans. D’autres moments de crise sont révélateurs de la plus gran- de place accordée aux groupes religieux. Lors de la prise d’otage des journalistes en août 2004, la forte mobilisation su CFCM qui envoie une délégation médiatrice en Europe est saluée comme la preuve de leur attachement à la Nation et leur citoyenneté. En février 2006, l’enterrement du jeune Illan Halimi rassemble un nombre impressionnant de personnalité politiques lors de la cérémonie à la synagogue. Les acteurs religieux sont conscients de l’avantage que les responsables politiques retirent de ces juxtapositions pluri- religieuses, comme l’affirme ce prêtre catholique : « les mai- res voudraient bien une religion civile et pour eux ce serait l’interreligieux […] c’est leur nouvelle manière de faire avec la persistance du religieux […]. Il peut y avoir plusieurs reli- gions, mais capables de cohabiter ». Quant au président de la Fédération Protestante, il souligne l’ambiguïté du « politique- ment correct de l’interreligieux » et observe que le succès de l’invitation des responsables religieux à l’Assemblée Nationa- le en 2001 est attesté par le nombre de journalistes présents bien plus que par l’intérêt très limité que les présidents des groupes politiques portent aux exposés des responsables reli- gieux. Ces manifestations pluri-religieuses et ces parques d’intérêt pour les « communautés » deviennent de plus en plus fré- quentes depuis une quinzaine d’années. Les premières mon- trent que la crainte d’une « guerre des dieux » est présente chez des religieux comme chez des non-religieux. Les se- condes attestent d’un intérêt politique croissant vis-à-vis d’un « vote communautaire ». Les unes comme les autres contri- buent aussi à une plus grande visibilité des religions sur la scène publique, et de ce fait, à une certaine reconnaissance des religions « minoritaires ». Il faut cependant souligner que pour les acteurs politiques, entrer en relation avec plusieurs groupes religieux présente l’avantage de choisir les « bons » interlocuteurs (en particulier musulmans) tout en bénéficiant de l’appui de représentants d’autres religions. La reconnais- sance par l’autorité publique de groupes religieux s’accompagne donc d’une définition implicite du « religieusement acceptable ». Les groupes non choisis sont alors aussi catégorisés comme « intégristes » ou « dange- reux », et leur l’image auprès du public s’en trouve encore davantage détériorée. Les groupes orthodoxes se retrouvent ainsi souvent relégués dans la catégorie des extrémistes, alors que localement leur rôle social et religieux peut justement contribuer à limiter l’impact de groupes plus radicaux. C’est là un effet de la difficulté de distinguer les diverses tendances et de la conviction largement répandue que qu’une religiosité visible et orthodoxe ne peut qu’être liée à un militantisme politique ou extrémiste. Ethnicisation des rapports sociaux ou prise en compte de la pluralité effective de la société ? Le terme « ethnique » inquiète. En l’utilisant, on peut être suspecté de vouloir renforcer les différences identitaires.