Qu’est-ce qu’un texte de théâtre médiéval ? Réflexions autour du Jeu de Pierre de La Broce (XIII e s.) * Chercher les origines du théâtre dans l’Histoire, et l’origine de l’Histoire dans le temps, c’est con. On perd son temps. Que perdrait-on si l’on perdait le théâtre ? Jean Genet Cité par les anciens historiens du théâtre médiéval comme la première moralité dramatique conservée, le Jeu de Pierre de La Broce est aujourd’hui délaissé, voire ignoré, de la critique, écrasé par les monuments qui l’accompagnent dans le manuscrit Paris, BnF fr. 837, qui contient, entre autres, le Miracle de Théophile de Rutebeuf, le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle et Courtois d’Arras 1 . Anonyme, incomplet, inclassable, ce texte singulier se révèle pourtant à bien des égards des plus intéressants, par sa forme, son sujet, son traitement et par sa fortune littéraire. Il s’agit d’une pièce de 278 vers octosyllabes groupés en strophes de huit vers à rimes croisées (ababbaba), mettant en scène trois personnages, Pierre, Raison et Fortune. Cette pièce est accompagnée dans le manuscrit de deux autres textes mettant en jeu le même personnage : la Complainte de Pierre de La Broce et le Dit de Fortune de Moniot 2 . S’il ne fait aucun doute que les trois * Je remercie Élisabeth Lalou, professeur à l’Université de Rouen, et Xavier Hélary, maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne, de l’attention qu’ils ont bien voulu porter à ce travail. 1 Il existe un fac-similé du manuscrit : Henri Omont, Fabliaux, dits et contes en vers français du XIII e siècle. Fac-similé du manuscrit français 837 de la Bibliothèque nationale (Paris : Ernest Leroux, 1932, Genève : Slatkine reprints, 1973). La bibliographie sur le manuscrit est vaste : pour une synthèse bibliographique, voir Olivier Collet, « "Encore pert il bien aus tés quels li pos fu" (Le Jeu d'Adam, v. 11): le manuscrit BnF f. fr. 837 et le laboratoire poétique du XIII e siècle », Mouvances et jointures, du manuscrit au texte médiéval, textes réunis par Milena Mikhaïlova (Orléans : Paradigme, 2005), pp. 173-192 ; et pour l’étude codicologique du manuscrit, Sylvie Lefèvre, « Le recueil et l'Oeuvre unique. Mobilité et figement », Mouvances et jointures, pp. 203-228. 2 Le Jeu de Pierre de La Broce se trouve aux feuillets 138 r°-139 r° ; rubrique et incipit : manquants (car plusieurs pages du manuscrit sont perdues) ; explicit : Mal trovera c’est ma creance ; intitulé de fin : Explicit de Pierre de la Broche qui despute a Fortune par devant Reson. La Complainte de Pierre de La Broce se trouve aux feuillets 244 v°-246 r ; rubrique : De Pierre de la Broche ; incipit : Heu heu michi las chetif Domine ; explicit : Si poi n’en puet avoir que il ne s’en repente ; intitulé de fin : Explicit de Pierre de la Broche. Le Dit de Fortune de Moniot (Moniot pourrait être identifié à Jean Moniot de Paris) se trouve aux feuillets 247 v°-248 v° ; rubrique : Le Dit Moniot de Fortune ; incipit : Seignor or escoutez li grant e li menor ; explicit : Bien porrez a honor et bone fin venir ; intitulé de fin : Explicit le dit de fortune Monniot. L’édition critique de ces trois textes a été donnée par F. Edouard Schneegans, « Trois poèmes de la fin du XIII e siècle sur Pierre de la Broce », Romania, 58 (1932), pp. 520-550. Cette édition a été sévèrement corrigée par Arthur Långfors, « En marge de trois poèmes de la fin du XIII e