Philosophie du sublime, poétique des ruines : la critique d’art de Diderot Katalin BARTHA-KOVACS La critique d’art de Diderot se situe, en effet, au croisement de plusieurs orientations : elle relève à la fois de la philosophie de l’art et de la création poétique. Aussi la littérature critique parle-t-elle d’une « poétique du rêve » – ou, filant la métaphore du rêve, d’une « poétique de la connaissance » – voire d’une « poétique pratique » à propos de ses Salons ou qualifie Diderot « poète de l’énergie » 1 . Faut-il voir dans ces appellations une simple tournure rhétorique et l’attribuer à un phénomène à la mode, ce dont témoigne la prolifération du terme de poétique dans le titre des études portant sur les domaines les plus divers ? Rien ne permet de le penser, car ces appellations sont bien justifiées dans le cas de Diderot, dès que l’on tient compte du fait qu’il recourt lui-même à la belle formule « poétique des ruines » au sujet des peintures d’Hubert Robert. Cette formule fait partie du vocabulaire de la critique d’art de Diderot, sans pour autant constituer un concept. Pour ce qui est des notions fonda- mentales de la pensée picturale de Diderot – ayant rapport au langage de l’art, aux passions, à l’énergie ou au sublime –, elles se retrouvent de façon pertinente dans ses ouvrages qui traitent de l’art. Ces textes sont rangés par- mi ses écrits tantôt philosophiques, tantôt littéraires ou encore esthétiques, bien que l’activité critique de Diderot – et le genre de la critique d’art en gé- néral – se distingue foncièrement de l’esthétique systématique inaugurée par Baumgarten. Les notions utilisées par Diderot en matière artistique sont en 1 Jacques Chouillet, « La Poétique du rêve dans les Salons de Diderot », Stanford French Re- view, 8, 1984 Fall, pp. 245-256 ; Jacques Proust, « Le Salon de 1767 et les Contes : frag- ments d’une poétique pratique de Diderot », ibid., pp. 257-271 ; Geneviève Cammagre, « Une Poétique de la connaissance : Diderot et le rêve », dans Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie (désormais : RDE), 33, octobre 2002, pp. 135-147 ; Jacques Chouillet, Di- derot poète de l’énergie, Paris, Presses universitaires de France, 1984.