Bardin Andrea (2013). Cahiers Simondon n° 5: 25-43 De l’homme à la matière : pour une « ontologie difficile ». Marx avec Simondon par Andrea Bardin (Brunel University) Introduction Une tentative d'approche conjointe de Marx et de Simondon a affaire à deux penseurs dont la distance est mise en évidence par les poids respectifs de leurs historiographies philosophiques : un jour peut-être, quand on pourra saisir la pensée de Simondon à partir de ses effets, on en parlera au pluriel, comme aujourd’hui on doit choisir entre plusieurs Marx. Donc, je parlerai du Marx auquel Simondon se réfère de manière polémique, en particulier à travers sa critique du paradigme du travail, auquel il oppose son nouveau paradigmatisme, anti-substantialiste et anti-déterministe. Ensuite, je discuterai - d’un point de vue marxien - les limites de l’approche politique simondonienne, pour finalement indiquer, dans son épistémologie, la source d’un nouveau paradigme pour une possible philosophie politique matérialiste. Ce n'est pas une démarche à laquelle Simondon aurait donné son accord, mais elle me semble permettre de saisir ce que sa philosophie nous autorise à penser : en fait, le but de mon intervention est de suggérer que l’ « épistémologie politique » de Simondon nous conduit à contester les présupposés théoriques sur lesquels la science politique moderne s’est développée, notamment l’anthropologie de la liberté et la physique du déterminisme. L’anticommunisme de Simondon et sa critique du paradigme du travail En 1953, tout en déclinant dans son titre « Humanisme culturel, humanisme négatif, humanisme nouveau » un concept à ses yeux marqué par Sartre, Simondon ne mâche pas ses mots en se référant au communisme et le rapproche du pragmatisme et du nazisme en tant que « forces de mystification » (HU 53). Dans Du mode d’existence des objets techniques c’est plus précisément le « communisme marxiste » qui est mis en cause, encore une fois avec le nazisme et la démocratie américaine, lorsqu'il explique que « trois grandes doctrines sociales et politiques récentes ont incorporé, chacune de manière originale, une représentation et une valorisation des techniques intégrées » (MEOT 223). Il s’agit ici des formes d’intégration politique et culturelle de la notion de progrès technique que Simondon avait déjà reconnues en tant que formes extrêmement dangereuses, puisque capables de constituer une mythologie à la hauteur des systèmes techniques contemporains, c'est-à-dire en tant que formes capables de produire des modalités d'organisation politique dans lesquelles ces systèmes auraient pu se déployer dans leur véritable puissance : « [le pragmatisme ramène] le sens de la vérité dans le rapport objectif à la valeur sociale d’intégration communautaire […] le communisme et le national-socialisme [réduisent] le problème du rapport à l’autre à celui de l’application technique au monde ou de l’intégration de