« La liberté civique est-elle encore possible ? Pour ôter le masque d’une nouvelle servitude » [Républicanisme et lobbying] Thierry Ménissier Texte paru dans Yves Charles Zarka et les Intempestifs, Critique des nouvelles servitudes, Presses Universitaires de France, collection « Intervention philosophique », 2007, p. 145-170. Dans le texte de sa conférence de 1819, « De la liberté des anciens confrontée à celle des modernes » 1 , Benjamin Constant entendait fonder la « liberté des modernes » sur les intérêts privés de la personne, en valorisant la délégation du pouvoir par représentation, tandis qu'il rejetait dans le passé de l'Antiquité le mode d'association civique de la participation directe des citoyens à la politique 2 . Nul doute que l'auteur d'Adolphe a traduit dans le langage de l'action politique un trait essentiel du mouvement profond qui a affecté l'histoire des moeurs européennes, du XVIIème au XXème siècle. D'autres phénomènes concourent au même résultat, tels que la reconnaissance progressive, dans les oeuvres de Locke puis lors de la proclamation des droits de l'homme et du citoyen de 1789, du caractère naturel de la propriété individuelle privée considérée comme le pouvoir absolu d'une personne sur une chose, reconnaissance qui s'est assortie de la production de conceptualisations spécifiques dans le langage du droit, lors des grandes synthèses qui ont vu le jour à la suite du Code civil de 1804 3 . La liberté se confond donc avec la revendication des personnes particulières à propos des fins qu'elles considèrent comme permettant leur bonheur, la maîtrise absolue des choses dont elles ont la jouissance exclusive renforçant cette représentation. Dans le même temps, cependant, il existe ici une véritable équivoque de la Modernité, qui pourrait se formuler ainsi : la liberté, qui dans son principe est un concept largement politique, peut-elle réellement être privée ? On sait que la tradition de pensée dite républicaine conteste particulièrement ce point, qu'il s'agisse des penseurs français du XIXème siècle ou du néorépublicanisme d'origine 1 Benjamin Constant, « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes », dans De la liberté chez les modernes. Écrits politiques, textes choisis, présentés et annotés par Marcel Gauchet, Paris, L. G. F., 1980, p. 493-515. 2 Dans les pages suivantes, nous reprenons les analyses développées dans Ménissier, 2007 c. 3 Voir notamment Mikhaïl Xifaras, La propriété. Étude de philosophie du droit, Paris, P. U. F., 2004.