1 Actualité de Carl Stumpf * Guillaume Fréchette (Université du Québec à Montréal) La redécouverte de la philosophie autrichienne n’est pas récente. Pensons aux travaux pionniers de Rudolf Haller et de Roderick Chisholm dès les années 1960, qui menèrent notamment à la publication des oeuvres complètes d’Alexius Meinong et à une quantité d’autres publications et congrès i . Dans la lignée de ces travaux pionniers, ces recherches ont ensuite été poursuivies notamment par Kevin Mulligan, Barry Smith, Wolfgang Künne, Peter Simons, Karl Schuhmann, Werner Sauer, Edgar Morscher, Friedrich Stadler, Alberto Coffa et Jan Wolenski, qui ont contribué à la redécouverte de philosophes comme Bolzano, Brentano, Meinong, Ehrenfels, Kerry, Twardowski, Husserl, Masaryk, Waismann ou encore Witasek. Dans le contexte de cette redécouverte, l’école de Brentano se présente presque naturellement comme un sous-ensemble de la philosophie autrichienne, d’autant qu’elle y occupe une place d’honneur: Brentano, qui a enseigné à Vienne, y a formé Husserl, Meinong, Ehrenfels, Twardowski, Masaryk et Höfler; Meinong, qui a enseigné à Vienne et à Graz, y a formé Ehrenfels, Höfler et Witasek. Et parmi les premiers étudiants de Brentano à Würzburg, Marty et Stumpf ont longtemps été académiquement actifs dans l’Empire Autro-Hongrois et ont contribué à former toute une génération de philosophes autrichiens. L’emphase mise sur la face autrichienne de l’école de Brentano a pu jouer un rôle dans la marginalisation de certains philosophes qui, issus de cette école, ne répondent pas au profil autrichien: c’est le cas justement du Suisse Anton Marty, dont la redécouverte est encore embryonnaire ii , mais ce fut également le cas du Bavarois Carl Stumpf qui, jusqu’à tout récemment, était surtout connu comme le dédicataire des Recherches logiques de Husserl. Les travaux sur Carl Stumpf publiés au cours des dernières années marquent une tentative louable de réévaluer son rôle au sein de l’école de Brentano ainsi que la portée de son oeuvre en général. En partant de ces travaux récents, on est tenté de supposer un trouble de personnalité chez Stumpf tellement les portraits dressés sont fondamentalement différents d’un commentateur à l’autre: Helga Sprung, historienne de la psychologie, voit dans Stumpf un modèle épuisé du philosophe- psychologue qui se renouvela progressivement dans la psychologie expérimentale (Sprung, 2006, p. 15sq). Elle réussit à marginaliser complètement, dans une volumineuse biographie de près de 500 pages, la contribution de Stumpf au programme philosophique brentanien et à la philosophie en général iii . Cette marginalisation est d’autant plus étrange qu’un autre historien de la psychologie, Mitchell Ash, souligne au contraire que le projet de Stumpf demeure un projet philosophique (Ash 1998, p. 30) iv . Et même sur l’évaluation de la contribution proprement philosophique de Stumpf, les points de vue divergent parfois même radicalement: là où Münch (2002, p. 14) prétend que Stumpf se considérait d’abord et avant tout comme psychologue, Ewen consacre un ouvrage entier (Ewen 2008) au rapport entre Stumpf et Frege, fait d’autant plus remarquable que les seuls liens attestables entre Stumpf et Frege sont d’être nés la même année, d’avoir échangé deux lettres et d’avoir fréquenté la même même université entre 1871 et 1873! Il est donc frappant de voir que le chemin interprétatif qui est le plus naturel – Stumpf comme élève de Brentano – demeure finalement le moins exploité v . Et il est tout aussi frappant de voir * Carl Stumpf, Renaissance de la philosophie. Quatre articles, traduit de l’allemand et avec une introduction par Denis Fisette, Paris, Vrin, 2006, 34. Toutes les références qui ne comprennent qu’un numéro de page entre parenthèses renvoient à cet ouvrage.