1 Nicole Biamonte LES FONCTIONS MODALES DANS LE ROCK ET LA MUSIQUE MÉTAL Les spécialistes de musique populaire ont longuement débattu de la question de savoir si les outils analytiques développées pour l’étude de la musique classique tonale occidentale sont ou non adaptés à l’analyse des répertoires vernaculaires . La terminologie et les méthodologies traditionnelles se rapportent aux paramètres importants dans la musique savante et sont bien représentés par la notation tels que les structures formels et de hauteurs, mais ils ne sont pas bien développés aux paramètres plus importants dans la musique populaire comme le rythme, le timbre, et les inflexions microtonales de hauteurs. Je suggère néanmoins que ces modèles puissent être modifiés afin d’être appliqués avec profit aux musiques populaires, comme le rock et les genres apparentés, dont l’origine est extérieure à la tradition de la musique tonale classique 2 . Bien que la syntaxe d’un certain nombre de musiques vernaculaires diffère, en surface, de celle trouvée dans la tradition musicale classique occidentale, ce n’est pas le cas de plusieurs principes organisateurs agissant à un niveau plus profond, incluant la hiérarchie et la centricité des hauteurs, les consonances et dissonances relatives, ainsi que les structures et fonctions de phrases. Encore et encore au cours de l’histoire de la théorie, des structures analytiques complexes qui ont été élaborées en vue de comprendre une série de principes particuliers relevant d’un répertoire plus ancien sont adaptées avec profit pour aborder un répertoire plus récent. Dans le cas présent, je suggère que le modèle tripartite de fonctions harmoniques de tonique, dominante et sous-dominante, développé à partir des théories de Rameau, Riemann et d’autres, soit élargi pour englober des structures de hauteurs modales, pentatoniques, ou encore fondées sur le blues, et que la stabilité relative de ces fonctions harmoniques soit une composante essentielle de la définition fonctionnelle de la phrase. Ce chapitre examine les fonctions harmoniques et les fonctions de phrase rencontrées dans le rock classique anglophone et le heavy metal traditionnel, en explorant les structures de hauteurs qui forment le matériau de base d’un corpus significatif de morceaux qui ne se 1 Pour exemples de ces débats, voir Middleton (1990, p. 104-107), Brackett (1995, p. 18-21), Moore (2001, p. 11-18), Walser (2003, p. 16-27), et Wicke (2003). J’emploie l’expression « musique populaire » au sens anglophone de « popular music », pour désigner ce que l’on nomme également « musique populaire moderne », « musique amplifiée », ou « musique actuelle ». Toutes ces locutions excluent les musiques traditionnelles ou folkloriques. Julien (2010) examine la relation entre les termes « musique populaire » et « popular music ». Je considère la musique populaire comme une musique vernaculaire parce qu’elle n’est pas en général enseignée dans une école ; en effet, elle est d’ordinaire apprise à travers l’enregistrement ou par transmission orale. 2 Une partie du contenu de l’introduction de ce chapitre se trouve également dans Nicole Biamonte, « Triadic Modal and Pentatonic Patterns in Rock Music », Music Theory Spectrum 32 (2010), p. 95- 110. Toutefois, l’article cité privilégie l’étude de structures plus larges que les progressions modales concises explorées ici : il s’agit notamment de doubles progressions plagales impliquant les accords -VII, IV et I ; des progressions de type éolien impliquant -VI, -VII et I ; et des structures d’accords majeurs dont les fondamentales forment les degrés d’une gamme pentatonique. L'analyse musicale aujourd'hui, ed. Ayari, Bardez, and Hascher, Éditions Delatour-France, 2013