Monde Commun, 1, 2, automne 2009 1 L’ALTÉRITÉ DES SOURDS : DEUX LIEUX COMMUNS POUR INTERROGER LA LIMINALITÉ DES SOCIÉTÉS INDIVIDUALISTES Charles Gaucher Travail social, Université de Moncton Rencontre À lire le malaise qui s’étend à peu près à toutes les disciplines des sciences sociales en ce qui concerne la façon de nommer l’époque dans laquelle évoluent actuellement les sociétés individualistes, on peut conclure qu’une pensée de l’entre-deux s’est mise en place au fur et à mesure que la fin du XX e siècle s’éloigne. Nous ne sommes plus tout à fait modernes, ni totalement émancipés de la modernité. Pour reprendre le vocable de l’anthropologie des rites de passage, les sociétés individualistes, c’est-à-dire les systèmes de discours et de pratiques dans lesquels la primauté de la relation entre les êtres humains a été subordonnée à la relation existant entre les êtres humains et les choses 1 , sont entrées dans une phase de liminalité 2 . Ce flou, qui s’exprime entre autres à travers une perte de confiance et même une méfiance, voire une défiance globale envers les grands idéaux unificateurs 3 , fait planer une vacuité identitaire qui pousse à considérer la quête de soi comme fondement ultime de l’être ensemble. Un soi de plus en plus particulier qui se cherche et est recherché dans les communautés 1 Louis Dumont, Homo aequalis : genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1977; Louis Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Paris, Seuil, 1983. 2 Le concept de liminalité a été principalement développé par les anthropologues Arnold van Gennep et Victor Turner afin de définir l’état identitaire des « initiés » qui traversent les rites de passage comme des moments où ils sont dépossédés de tout, où leur statut devient flou et leur être vidé de sa substance afin de les préparer à recevoir leur nouveau soi (Arnorld Van Gennep, The rites of Passage, Chicago, University of Chicago Press, 1960; Victor Turner, The ritual process. Structure and anti-structure, New York, Aldine, 1969). 3 Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan, 1994.