DISCOURS ET PRATIQUES DE L’INTERDISCIPLINARITÉ ÉTAT DES LIEUX EN SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES Marc Conesa Pierre-Yves Lacour INTRODUCTION Au cours de l’époque moderne, en particulier à partir de la Révolution scientifique, les spécialisations scientifiques se sont progressivement renforcées, accompagnant le mouvement d’institutionnalisation du savoir et de la professionnalisation des savants. Au XIX e siècle, les spécialités sont certes moins encadrées, institutionnalisées et équipées que les disciplines du siècle suivant, mais les délimitations de leur projet de savoir sont déjà bien marquées vers 1830 1 . Dans les décennies suivantes, les disciplines sont « disciplinées », d’abord par le recours au séminaire en physique comme en philologie 2 puis, au XX e siècle, par l’intégration de grands paradigmes (notamment marxiste et psychanalytique), c’est-à-dire de manières de rendre raison de la complexité du monde social ou intime, ainsi que par le recours à des démarches méthodologiques jugées plus rigoureuses (notamment le quantitatif). Pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, l’Unesco assure la publicité de l’interdisciplinarité comme idéal savant. De même que les nations se doivent d’être unies, elle recommande les rencontres entre disciplines. Dans la foulée de mai 1968, l’interdisciplinarité est un leitmotiv qui sert la critique de la vieille Sorbonne comme la promotion de Vincennes. La séparation des disciplines est tenue pour un frein à la recherche à l’heure où on commence à parler de décloisonnement tandis que les nouvelles venues comme la psychanalyse, l’anthropologie et la sociologie font de l’ombre aux disciplines plus anciennes comme l’histoire, la philologie ou la philosophie 3 . À cette période d’expérimentations menant aux grandes enquêtes des années 1960 aux années 1980 4 succède le temps des désillusions, quand les crédits s’évaporent, que les discours fondateurs et généreux trébuchent sur les rivalités et les déceptions.