 Première année, juillet 2010 Dé-signer Deleuze Julia Hölzl *, ** Ce texte commencera en tirant un trait au re-tour ; une seule fois en retour – le retour reste toujours singulier malgré ses tours pluriels. Nous y re-tournerons, donc, qu’une seule fois. Comme le disait Jacques Derrida : « Une seule fois : la circoncision n’a lieu qu’une fois. Telle nous est du moins livrée l’apparence. » 1 Ici au commencement, ici voulons-nous commencer immédiatement avec cela, l’apparence qui nous est livrée, avec les (nouvelles, transdisciplinaires) Deleuze Studies, dans lesquelles un Deleuze est devenu plusieurs Deleuzes, en conséquence de quoi se continue le Ce texte est une version légèrement modifiée de la communication « Being (with/out) Deleuze » [« Être (avec/sans) Deleuze »] prononcée le 12 août 2008 au premier International Deleuze Studies Conference : « One or Several Deleuzes? », qui s’est tenu à la Cardiff University/Prifysgol Caerdydd (Pays de Galles, Royaume-Uni), du 11 au 13 août 2008. La version originale a été publiée dans la revue International Association of Transdisciplinary Psychology, volume 2, numéro 1, mai 2010. Note du traducteur : le titre original « De-signing Deleuze » possède une ambiguïté : il signifie à la fois le retrait du signe « Deleuze », et la négation de sa signature. La traduction littérale ici proposée transfère l’ambiguïté en une nouvelle. Ici, au même moment où le signe se retire, où la signature se nie, apparaît une nouvelle ambiguïté paradoxale : on ne peut nier la signature qu’au prix de réinscrire la désignation, un désigner Deleuze. On « dé-signe » au risque de « désigner ». * Julia Hölzl (julia.hoelzl@gmx.at ) est postdoctorante à la European Graduate School (Saas-Fee, Suisse), où elle a obtenu un doctorat en philosophie, média et communications. Elle poursuit ses études pour un deuxième doctorat au Centre for Modern Thought de la University of Aberdeen (Royaume-Uni). Elle est aussi professeure invitée à la Ramkhamhaeng University (วิทࡘࡩคํแหง, Bangkok, Thaïlande). ** Traduit de l’anglais par René Lemieux (lemieux.rene@courrier.uqam.ca ). 1 Jacques Derrida, Schibboleth. Pour Paul Celan, Paris : Éditions Galilée, 1986, p. 11. Julia Hölzl : « Dé-signer Deleuze » - 2 - codage binaire, bien institué, comme pluralité-singularité ou un-multiple. De manière trop évidente, il n’y a pas un Deleuze (lui- même était beaucoup de monde 2 ) ; de manière encore évidente, il n’y a pas non plus plusieurs Deleuzes. Ainsi, ce texte ne s’intéressera pas au problème de l’ « Un et du Multiple, mais [à] celui de la multiplicité de fusion qui déborde effectivement toute opposition de l’un et du multiple » 3 . Devenant plus que lui-même, Gilles Deleuze est devenu un signe. L’intention est donc ici de chercher une éthique de la disparition, au lieu de l’apparition-parution (qui n’est jamais qu’une comparution 4 ) – non pas comme un impératif moral, mais comme une manière (et une praxis, peut-être) pour en faire un Autre, toujours faire de lui un Autre. Prenant en compte ces in-essentielles différences ontiques, nous nous abstiendrons dans les prochaines lignes d’appliquer des identités prédéfinies (c’est-à-dire sous la forme d’un polylogues – ou simplement d’un dialogue – entre les différents Deleuzes). Nous chercherons plutôt à faire une rencontre, peut-être similaire à celle proposés par Slavoj Žižek, laquelle « ne peut être réduite à un échange symbolique, [elle est] l’écho d’un choc traumatique. Si les dialogues sont fréquents, les rencontres sont rares. » 5 Évitant toute prétention dialectique (après tout, le ET est ici adéquat, pas le OU), re-tournons donc « à cette histoire de multiplicité » 6 – un substantif créé pour échapper à l’ « opposition abstraite du multiple et de l’un, pour échapper à la dialectique, pour arriver à penser le multiple à l’état pur, pour cesser d’en faire le fragment numérique 2 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Paris : Éditions de Minuit, 1980, p. 9 : « Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde. » Ou, p. 189 : « Il y a toujours un collectif même si l’on est tout seul. » 3 Ibid., p. 191. 4 Jean-Luc Nancy, Être singulier pluriel, Paris : Éditions Galilée, 1996, p. 30 et 31. 5 Slavoj Žižek, Organes sans corps : Deleuze et conséquences, traduit par Christophe Jacquet, Paris : Éditions Amsterdam, 2008, p. 11. 6 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., p. 45.