LE BRÉSIL EN TEMPS DE CIVILISATION : Le peuple, obstacle et victime de la modernisation Anderson Zalewski Vargas 1 Au début du XX e siècle, une véritable « crainte de civilisation » s’empara de nombreux Brésiliens. Ils rêvaient de transformer le pays en une réplique tropicale de ce qu’ils supposaient être le monde européen développé. La Monarchie fut remplacée par la République (1889); l’esclave par le travailleur libre (1888) ; voies ferrées, industries, éclairage électrique... constituaient les signes d’un changement qui devait augmenter et croître. Les journaux des principales villes brésiliennes faisaient campagne pour que l’État opère des modifications matérielles et change les habitudes, la morale et l’apparence des Brésiliens. La rédaction du journal O Independente (L’Indépendant), diffusé entre 1900 et 1923 à Porto Alegre 2 , était composée de militants socialistes 3 , politiciens, fonctionnaires de deuxième et troisième échelons dans la hiérarchie... des hommes dont les noms et les histoires n’ont pas survécu au passage du temps, malgré l’importance qu’ils ont pu avoir à l’époque 4 . Il s’agissait d’individus qui conciliaient le journalisme avec d’autres occupations professionnelles, des « hommes de journal » 5 convaincus de devoir jouer un rôle actif dans les transformations du Brésil pour le développement de la civilisation. Pour eux, la presse représentait un instrument privilégié d’action sur la réalité, supérieur à la société et aux côtés, voire au-dessus, des autorités de l’État. 1 Professeur d’Histoire de l’Université Fédérale du Rio Grande do Sul, Porto Alegre, Brésil. Ce texte a été traduit du portugais par Patrícia C. Ramos Reuillard et Pascal Reuillard. 2 Capital de l'état du Rio Grande do Sul, 3 Fondateur et directeur du journal, Otaviano Manoel de Oliveira a également été militant socialiste. 4 L’une des probables exceptions est sans doute Getúlio Vargas, dictateur (1930-1945) et président constitutionnel (1950-1954) (L’Indépendant, 24/01/1909). 5 Expression adaptée du livre regroupant les mémoires d’Alcides Gonza, employé d’un journal de la ville de Porto Alegre, Correio do Povo, depuis 1905. Dans son étude sur les intellectuels de Rio de Janeiro du début du XIX e siècle, Nicolau Sevcenko a utilisé, pour caractériser l’activisme de ces individus, l’expression « mousquetaires intellectuels ». (78) 1