Compte rendu de Marie Gaille, Machiavel et la tradition philosophique, Paris, PUF, Collection « Philosophies », 2007, 155p., dans Études philosophiques, n°87, 2008/4, p. 564-565. Faire de l’ « étrangeté » de Machiavel la matière d’une interrogation destinée à poser à nouveaux frais et le statut du geste machiavélien et l’ identité de la philosophie, tel est le pari que tente de relever Marie Gaille dans son dernier ouvrage. À rebours d’une tradition d’interprétation multiséculaire qui cherche, depuis la Contre-Réforme jusqu’aux analyses de Leo Strauss, à faire de Machiavel un penseur essentiellement athée, c’est dans son analyse de la religion que, selon l’auteur, le naturel philosophe du Secrétaire apparaît avec le plus de clarté. Véritable point d’ancrage de sa théorie, la possibilité de l’affirmation de la liberté humai ne requerrait moins la négation de l’existence de Dieu que la reconnaissance d’un champ d’exercice propre à la raison pratique. En ce sens, il serait possible d’interpréter la pensée machiavélienne comme une reprise et un approfondissement de l’espace que saint Thomas assigne à la scientia civilis. Aussi trouverions-nous dans son traitement de la religion comme institution et de la croyance religieuse comme fait politique une raison supplémentaire d ’atténuer, au nom de sa proximité avec un Rousseau par exemple, son opposition à la tradition philosophique. Toutefois, selon M. Gaille, ce rapprochement ne suffit pas à conclure au caractère foncièrement philosophique de l’entreprise machiavélienne. Dans la mesure où elle repose sur la thèse de la corruption et de la variation du monde humain, la pensée politique de Machiavel nous conduit hors de la philosophie. En témoigne l’importance accordée au conflit civil, qui apparaît non seulement comme une composante irrépressible de la vie affective et politique – sur un mode qui n’est pas étranger à l’héritage d’Aristote –, mais aussi comme une assise fondamentale dans l’institutionnalisation de la liberté et de la puissance. L’écart avec la tradition philosophique s’exprimerait de manière encore plus déterminante à travers la « transvaluation des valeurs » qui sous-tend le concept de virtù. L’antagonisme se manifesterait enfin sur le plan formel, l ’écriture machiavélienne étant davantage sensible au besoin de s’adapter au caractère contingent, mouvant et éclaté de son objet, la « vérité effective », qu’à la nécessité de respecter les exigences traditionnelles (de systématicité, de cohérence et de conceptualisation) de l ’écriture philosophique. Pourtant, ici comme ailleurs, la différence entre Machiavel et la tradition philosophique ne saurait être présentée de façon tranchante : selon l’auteur, l’hétérodoxie de la démarche machiavélienne constitue, de fait, un « gage de lucidité » pour la philosophie elle-même, et ce dans la mesure où « elle permet d’échapper à la rassurante illusion de pouvoir prétendre énoncer un savoir définitif en politique » (p. 111). Si l’invocation polymorphe dont Machiavel fait aujourd’hui l’objet laisse sous-entendre la fin de sa « solitude », M. Gaille propose, de manière suggestive, que la