Corinne Luxembourg Maître de conférences en géographie EA 2468 DYRT – Artois Univ. Lille Nord de France 9 rue du Temple 62000 Arras Evolution de la ville ouvrière : image des rapports spatiaux ville-usine A propos de la fresque creusotine de Bernard Morot-Gaudry Cette fresque est indissociable de l’histoire industrielle du Creusot, mais aussi de l’histoire de la ville industrielle, de la ville-usine. Elle constitue un élément central de jonction des temporalités de la ville-usine et des contextes culturels, symboliques, géographiques. Elle est aussi un matériau de recherches, une représentation passée par le prisme de l’interprétation scientifique. I. Contextes géographiques et historiques Le tissu urbain du Creusot est comparable à celui d’autres villes-usines dont l’urbanisme est particulièrement marqué par le paternalisme. L’habitat est organisé autour des ateliers de production. Les quartiers se sont développés de façon très dépendante de l’entreprise centrale. Jusqu’en 1984, l’Usine constitue le centre de l’agglomération et l’organise géographiquement en fonction de différents ateliers : laminoir, forge, usinage, etc. La fresque dont nous parlons est située au centre de la ville, au cœur de l’ancienne enceinte de l’usine Creusot-Loire, rue du Président Wilson bordée de part et d’autres par les entreprises Industeel et Thermodyn, issue du démantèlement de l’entreprise originelle. Cette rue était l’un des axes de circulation principaux à l’intérieur de l’entreprise. Son appropriation sociale et civile par la population, après son ouverture au public, a pris une tournure symbolique. La fresque, aujourd’hui choisie pour être conservée, s’inscrivait, à sa création, dans une suite de murs peints évoquant le démantèlement, les activités de production, la contestation des salariés et les revendications. Lorsqu’intervient en 1984 le démantèlement de Creusot-Loire, alors que les débouchés de la production étaient toujours assurés, le monde ouvrier, puis l’ensemble de la population creusotine s’approprie la ville et l’espace usinier en manifestant. L’appropriation de ce nouvel espace se traduit par l’ouverture à la population « civile » de la portion de rue du Président Wilson. Les Creusotins peuvent depuis utiliser cette portion du réseau viaire qui était jusqu’alors privée et utilisée dans le cadre de l’Usine. Il s’agit de l’un des derniers épisodes de la déterritorialisation que le Groupe Schneider et sa filiale Creusot-Loire ont entamé à partir des années 1970. On assiste, selon J.-P. Frey à « l’émergence d’une contradiction entre ces deux forces productives industrielles que sont le capital et l’urbain. L’un joue de son aptitude à s’abstraire des lieux sous sa forme financière. L’autre, comme force productive territorialisée, ne peut qu’en appeler à la mise au travail et à profit des capitaux incorporés par les producteurs ou objectivés dans les machines, par un appel à l’investissement, la délocalisation ou la resocialisation des rapports de production ». C’est aussi l’enjeu qui se pose dès 1984 à travers la politique des pôles de conversion qui doit permettre la création d’entreprises nouvelles et d’emplois.