Ethnologie francaise, XLIV, 2014, 2, p. 215-226 23 December 2013 11:38 - Revue Ethnologie française n° 02/2014 - AUTEUR - Revue Ethnologie française - 210 x 270 - page 215 / 386 - © PUF - Depuis les années 1970, la Turquie a lancé de grands projets de développement à travers toute l’Anatolie, et notamment des constructions de barrages. Parmi eux, le Güneydoğu Anadolu Projesi (gap), projet d’amé- nagement du Sud-Est anatolien, visait à accélérer le développement économique de cette région devenue le foyer d’une rébellion kurde armée commandité par le Parti des travailleurs de Kurdistan (pkk) 1 depuis le début des années 1980. Ce projet s’est progressivement transformé en un véritable outil politique de lutte contre le séparatisme kurde [çarkoğlu et Eder, 2005] et de normalisation de la région par la voie économique [Pérouse et Bischof, 2003]. Dans ce cadre, le projet de la construction du barrage d’Ilısu, dont la construction est constamment retardée faute de inancement depuis les années 1960, en est une composante. De ce fait, les populations des villages et villes concernés par sa construction vivent depuis plus de quarante ans dans l’incertitude et le risque imminent d’être déplacés et de voir leur cadre de vie disparaître. La ville d’Hasankeyf est l’un de ces lieux. Au milieu des années 1990, le projet Ilısu a été relancé par les gouvernements successifs déterminés à limiter la zone d’action du pkk. De ce fait, un consor- tium international de inancement a été créé avec l’appui de la Banque mondiale. Cependant, compte tenu des retombées sociales, culturelles et environne- mentales potentielles du barrage, dénoncées par des associations de protection de l’environnement suisses, françaises, américaines et britanniques dans le courant de l’année 1999 2 , les bailleurs de fonds étrangers se sont retirés du projet, craignant de ternir leur image dans leurs pays respectifs. Hasankeyf, avec son patri- moine culturel et archéologique, a joué un rôle impor- tant dans l’internationalisation de cette campagne, et la ville est devenue le symbole des opposants au barrage d’Ilısu. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a promis, lors d’une visite électorale à Batman en 2002, qu’il n’autoriserait pas la construction du barrage si cela devait impliquer la submersion d’Hasankeyf et de son patrimoine culturel 3 . Après la publication du rap- port de Michael Cernea en 2006 sur les impacts envi- ronnementaux et l’ampleur des déplacements forcés [Morvaridi, 2004] soulignant la non-conformité du projet aux lignes directrices d’attribution des crédits de la Banque mondiale, cette institution s’est également Résistances spatiales et identitaires. La construction d’un barrage dans une ville arabo-kurde Gülçin Erdi Lelandais Cités, territoires, environnement et sociétés RÉSUMÉ L’objectif de cet article est d’étudier comment la construction du barrage d’Ilısu structure la vie quotidienne des habitants d’Hasankeyf en Turquie et quelles sont les pratiques adoptées pour s’y opposer. Il met l’accent sur le rapport à l’identité et à l’espace des habitants et analyse comment leur articulation contribue à l’émergence de diférentes formes de résistance dont les antagonismes et les tensions dominent la vie quotidienne de la ville. Mots-clés : Espace. Identité. Résistance. Kurde. Turquie. Gülçin Erdi Lelandais Cités, territoires, environnement et sociétés (Citeres) Université de Tours François Rabelais 33, allée Ferdinand de Lesseps 37024 Tours cedex 03 gulcin.lelandais@univ-tours.fr