Politique africaine n° 120 - décembre 2010 67 Karine Bennafla et Montserrat Emperador Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa Depuis dix ans, le Maroc connaît une multiplication des mouvements de protestation sociale dans les bourgs et les villes moyennes. En étudiant les cas des mobilisations à Sidi Ifni (à l’orée du « Sahara occidental ») et à Bouarfa (près de la frontière algérienne), cet article se propose d’éclairer les relations entre l’État marocain et ses périphéries. L’article analyse ainsi la variété des interactions entre mobilisations, appartenances nationales et politiques d’aménagement. Il montre que le pouvoir central, confronté depuis des siècles à des épisodes de dissidence tribale, perpétue des pratiques anciennes pour gérer ces mobilisations des périphéries en alternant mesures de répression et octroi de concessions. Durant la décennie 2000, les mouvements de protestation populaire se sont multipliés dans les petites et moyennes villes du Maroc 1 . Ces mobilisations à caractère socio-économique et politique suggèrent une évolution de la géographie de la protestation sociale car, après les émeutes urbaines des années 1980 2 et les attentats de Casablanca de 2003, les grandes agglomérations et leurs bidonvilles ont été désignés comme les principaux lieux de la contes- tation de l’État et de l’ordre public. Ces mobilisations exposent le sentiment d’abandon d’habitants vivant dans des espaces-marges, zones montagnardes enclavées ou bourgs des confins, qui dessinent un Maroc qualifié d’« inutile » lors du Protectorat 3 . Ces « débordements du social 4 » mettent en avant des revendications pragmatiques : meilleur accès aux services publics, création d’emplois, subventions pour les produits de première nécessité, amélioration des infrastructures. Selon les lieux, les mouvements prennent la forme 1. Par exemple à Beni Tadjit, Tamassint, Al Hoceima, Khenifra, Sefrou, Boumalne Dadès, Zagora, Khenichet, Beni Mellal. Sources : Le Soir , Al Jarida Al Oula, Le Matin, Al Massae. L’inventaire de ces actions collectives est difficile, les médias ou les sites associatifs n’en faisant pas toujours écho. 2. A. Rachik, Casablanca : l’urbanisme de l’urgence, Casablanca, Najah el Jadida, 2002 ; M. Naciri, « Territoire : contrôler ou développer, le dilemme du pouvoir depuis un siècle », Monde arabe Maghreb Machrek, n° 164, 1999, p. 9-35. 3. L’expression des géographes français (Jean Célerier, Georges Hardy) fut reprise par le général Lyautey, premier résident général de France au Maroc. 4. M. Catusse, B. Destremau et É. Verdier (dir.), L’État face aux débordements du social au Maghreb. Formation, travail et protection sociale, Paris/Aix-en Provence, Karthala/Iremam, 2010.