Sufism and ‘Irfan : Ibn al-‘Arabi and His School * M.C. Zine 176 Mohammed Chaouki Zine (IREMAM, Aix-en-Provence, France) GUERRE ET PAIX INTÉRIEURE CHEZ IBN ‘ARABÎ «Guerre» et «paix» sont deux notions antinomiques comme le mouvement et le repos: il n’y a pas de guerre paisible, comme il n’y a pas de paix conflictuelle. Nous ne pouvons pas les traiter comme un “oxymore”, bien que les mystiques aient été friands de cette figure de style qu’ils maniaient avec brio dans la poésie comme dans les œuvres de systématisation doctrinale. Le passage d’une situation à l’autre se fait en fonction des conditions objectives et des conjonctures. Dans le langage mystique, ce sont les états spirituels (aḥwâl, pl. de ḥâl) qui déterminent la situation dans laquelle se trouve l’adepte: situation de guerre (combat– mujâhada, ascèse–riyâḍa, observation des préceptes–‘ibâda, extase–wajd, etc.) ou situation de paix (quiétude–sakîna, stabilité–tamkîn, intimité–uns, etc.). Cependant, guerre et paix ne vont pas l’une sans l’autre: la guerre comme effort physique et épreuve morale finit par s’estomper et aboutir à la trêve. La tradition mystique met en scène le combat que la raison (al-‘aql) doit mener con- tre la passion (al-hawâ), une description classique que la plupart des soufis ont développé dans leurs manuels 1 . La conception canonique ou jurisprudentielle de la guerre, qu’on appelle habituellement jihâd, a été modifiée par la tradition mys- tique et orientée vers l’expérience intérieure. En s’appuyant sur les textes corani- ques et prophétiques, cette tradition a fait sienne la conception ésotérique de la guerre, reléguant le jihâd armé au rang de combat mineur n’ayant pas les mêmes vertus que la lutte de l’âme contre ses passions. 1. Jihâd mineur et jihâd majeur Nous savons que la référence scripturaire qui fait valoir le jihâd intérieur est la parole du prophète qui, rentrant d’une expédition militaire, déclara: «Nous voici revenus de la lutte mineure (jihâd asghar) pour nous livrer à la lutte maje- ure (jihâd akbar)». Un de ses compagnons lui demanda ce qu’il entendit par 1 En particulier chez al-Ḥakîm al-Tirmidhî. Kitâb al-‘aql wa al-hawâ. Alexandrie: Dâr al- Ma‘rifa al-Jâmi‘iyya 1991; Idem. Riyâḍat al-nafs. Beyrouth: Dâr al-kutub al-‘ilmiyya 2005, comme nous le découvrirons plus loin.